|
Des textes succulents qui se goûtent,
se savourent, se dévorent ...
|
 |
Recette
« La seiche » de Maryline
Desbiolles
© Editions du SEUIL (1998)
Dans le sud de la France, une femme accommode
un dîner pour quelques amis. Au menu : des
seiches farcies. Tout en se concentrant sur son
travail, elle laisse libre cours à sa rêverie.
J'ai tout le temps qu'il faut. Je m'étais
rendue libre l'après-midi entière.
A quatre heures précises j'étais chez
le poissonnier, à l'ouverture du magasin.
J'étais rentrée sur-le-champ
chez moi, mes seiches
dans le plastique bleu. Toutes les courses étaient
faites. Il y aurait pour commencer une poêlée
d'artichauts
en barigoule, mes seiches farcies seraient accompagnées
de spaghettis, il y aurait encore du fromage et
tout simplement des fraises de saison pour le dessert:
je n'éprouve en effet aucun intérêt
pour la confection des desserts. Qu'est-ce qui décide
de ces choses? Vous n'aimez pas la montagne, je
préfère la mer, nous détestons
le clavecin, tu aimes jouer au ballon, je rate les
desserts, je n'aime pas le sucré. Notre nature,
profonde comme on dit? Ou des gestes, des accidents
de terrain qui nous ont fait bifurquer ici, tourner
par là, prendre tel sentier? /…/Réservez
têtes et tentacules. Il est vrai qu'il reste,
accrochés au sac, les tentacules coiffant
la tête, qui ne se distingue d'ailleurs pas
tellement des tentacules. Elle semble même
un tentacule, un peu boursouflé,
avec cependant les deux taches en amande des yeux
morts comme deux infimes réceptacles noirs
de la nuit la plus noire ou plutôt de la plus
éteinte des nuits éteintes. Le tout
pend autour de l'ouverture du sac comme un cordage
bien futile désormais. /…/Ce sont précisément,
plus que son informité, ces piteux
tentacules qu'on s'apprête à réserver
qui nous la font montrer du doigt. Nous craignons
bien sûr ces bras multiples qui pourraient
s'entortiller
autour de nos propres membres et nous attirer par
le fond. Il me vient tout à coup la peinture
un peu naïve d'une seiche au bas du mur de
la villa somptueuse au bord de mer, pas très
loin de Monaco, à Beaulieu, où les
charmes du littoral étaient pour moi portés
à incandescence, la douceur luxueuse léchée
par la montagne de rochers âpres qui plongent
rudement dans la mer. J'aurais voulu que tous les
dimanches que Dieu fît on m'emmenât
à Beaulieu, dans cette villa du début
du siècle transformée en musée
et qui prétendait reproduire, les pieds dans
l'eau, une villa grecque. [...] C'était surtout
la mélancolie savamment poudrée de
l'endroit qui me restait plantée au cœur.
J'ai presque tout oublié hormis
ce petit motif giclant
littéralement dans ma mémoire et qui
montrait la seiche, ses tentacules bouclés,
dressés autour de sa tête aux gros
yeux. Il n'y avait nulle noirceur en elle, on aurait
même dit un soleil. |
|
|
 |
 |
|
|