Ravissement
«A la recherche du temps perdu »
« Du côté de chez Swann »
de Marcel Proust (1913)
Je m’arrêtais à voir sur la
table, où la fille de cuisine venait de
les
écosser,
les petits pois alignés et nombrés
comme des billes vertes dans un jeu; mais mon
ravissement était devant les
asperges,
trempées d’outremer et de rose et
dont l’épi, finement
pignoché
de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement
jusqu’au pied,—encore souillé
pourtant du sol de leur plant,—par des irisations
qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que
ces nuances célestes trahissaient les délicieuses
créatures qui s’étaient amusées
à se métamorphoser en légumes
et qui, à travers le déguisement
de leur chair comestible et ferme, laissaient
apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore,
en ces ébauches d’arc-en-ciel, en
cette extinction de soirs bleus, cette essence
précieuse que je reconnaissais encore quand,
toute la nuit qui suivait un dîner où
j’en avais mangé, elles jouaient,
dans leurs farces poétiques et grossières
comme une féerie de Shakespeare, à
changer mon
pot
de chambre en un vase de parfum.
Extraits de" À
la recherche du temps perdu", adaptation
et dessin de Stéphane Heuet, d'après
l'oeuvre de Marcel Proust
© Delcourt 1998