|
Des textes succulents qui se goûtent,
se savourent, se dévorent ...
|
 |
Moment
précieux
« Ensemble, c’est tout »
de Anna Gavalda
©Editions La dilettante (2004)
Frank, cuisinier prometteur, et Camille, jeune
artiste trop maigre qui survit en faisant des ménages
la nuit, sont réunis par hasard dans un appartement
parisien. Une amitié naît entre eux
quand Franck lui glisse sous la porte un petit mot
à l’orthographe approximative «
A réchauffé dans une casserole, surtout
ne le faites pas bouillir. Ajouté les pates
quand ça frémi et laissé cuire
4 minutes en remuant doucement ».
L’odeur, le fumet
plutôt, de ce bouillon,
l’empêcha de gamberger
plus longtemps. Mmm, c’était merveilleux
et elle eut presque envie de mettre sa serviette
sur sa tête pour s’en faire une inhalation.
Mais qu’est-ce qu’il y avait là-dedans
? La couleur était particulière. Chaude,
grasse, mordorée comme du jaune de cadmium
… Avec des perles translucides et les pointes
émeraude
de l’herbe ciselée, c’était
un vrai bonheur à regarder … Elle resta
ainsi plusieurs secondes, déférente
et la cuillère en suspens, puis but une première
gorgée tout doucement parce que c’était
très chaud.
L’enfance en moins, elle se trouva dans le
même état que Marcel Proust : «
attentive à ce qui se passait d’extraordinaire
en elle » et termina son assiette religieusement,
en fermant les yeux entre chaque cuillérée.
Peut-être était-ce simplement parce
qu’elle mourait de faim sans le savoir, ou
peut-être était-ce parce qu’elle
se forçait à ingurgiter les soupes
en carton de Philibert depuis trois jours en grimaçant,
ou peut-être encore était-ce parce
qu’elle avait moins fumé mais en tout
cas, une chose était sûre : jamais
de sa vie, elle n’avait pris autant de plaisir
à manger seule. Elle se releva pour aller
voir s’il restait un fond dans la casserole.
Non hélas … Elle porta son assiette
à sa bouche pour ne pas en perdre une goutte,
fit claquer sa langue, lava son couvert et attrapa
le paquet de pâtes entamé.
Elle écrivit « Top ! » en alignant
quelques perles sur le mot de Franck et se remit
au lit en passant sa main sur son ventre bien tendu.
Merci
petit Jésus. |
|
|
 |
 |
|
|