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Mangeaille
« La patience de Maigret »
de Georges Simenon
Première édition : Presse de
la Cité, 1965
© Georges Simenon Limited
Jules Maigret, le fameux commissaire, adore les
bons petits plats de sa femme, sa blanquette et
son pot-au-feu. Mais il passe aussi beaucoup de
temps dans les cafés et les restaurants,
comme dans cet extrait.
C’était, en face du domicile de Palmari,
un bar du temps jadis, avec son zinc traditionnel,
ses apéritifs que presque plus personne,
sinon les vieux, ne buvait plus, son patron en
tablier bleu, manches de chemise retroussées,
le visage barrées de moustache d’un
beau noir.
Des saucissons, des andouilles, des fromages en
forme de gourde, des jambons à la couenne
grisâtre comme s’ils avaient été
conservés dans la cendre pendaient du plafond
et on voyait à la devanture d’immenses
pains plats venus tout droit du Massif central.
- C’est pour déjeuner ? Une table
pour deux ?
Il n’y avait pas de nappe mais, sur la toile
cirée des tables, du papier gaufré
sur lequel le patron faisait ses additions. Sur
une ardoise, on pouvait lire, à la craie
:
Rillettes du Morvan
Rouelle de veau aux lentilles
Fromage
Tarte maison
Le juge grassouillet s’épanouissait
dans cette ambiance, humant avec gourmandise l’épais
fumet de mangeaille. Il n’y avait que deux
ou trois clients silencieux, des habitués
que le propriétaire appelait par leur nom.
(…)
- Ces rillettes sont fameuses. Elles me rappellent
celles que nous faisions à la ferme quand
on tuait le cochon.
(…)
Il n’y avait plus qu’un client à
table, deux autres au bar, des ouvriers qui travaillaient
dans le quartier. La rouelle de veau était
savoureuse et Maigret ne se souvenait pas avoir
mangé des lentilles aussi onctueuses. Il
se promettait d’y revenir un jour avec sa
femme.
(…)
- Vous reprendrez de la tarte ?
C’était une tarte aux prunes, juteuse,
parfumée de cannelle.
- Si vous en reprenez vous-même.
Ils finirent leur repas par un marc sans étiquette
qui titrait au moins 65° et qui leur mit le
feux au joues.
(…)
Ils se levaient après une courte discussion
au sujet de l’addition.
- C’est moi qui me suis invité, protestait
le juge.
- Je suis ici un peu chez moi, affirmait Maigret.
La prochaine fois, ailleurs, ce sera votre tour.
(…)
Il avait bien déjeuné. Il gardait
dans la bouche la saveur du marc. La chaleur, si
elle donnait envie de sommeiller, était agréable,
le soleil plein de gaieté.
Manuel aussi aimait les bons repas, le marc, et
cette demi-somnolence des beaux jours d’été.
Il devait être à présent, sous
un drap rugueux, dans un des tiroirs métalliques
de l’Institut médico-légal. |