Cordon-bleu
"Le bœuf de Madame Yvon" de
Colette
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Colette fut une écrivain prolixe et une figure légendaire et scandaleuse de la Belle Epoque. Elle fut aussi une gourmande, se souvenant jusqu'au bout de ses goûters de petite fille à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne : « Un talon de pain chaud fariné, vidé de sa mie, tapissé intérieurement de beurre et de gelée à la framboise ». Elle a partagé ses recettes et son goût de la bonne cuisine avec ses lecteurs dans de nombreux ouvrages.
Eussiez-vous imaginé, en mangeant le
ragoût
de mouton ou le veau à la casserole préparés
par les mains admirables d'Annie de Pène,
que l'un et l'autre contenaient deux gros morceaux
de sucre ? Sûrement non. Annie de Pène,
chaque fois confiait à la cocotte de
fonte
noire les deux cubes de sucre, presque en se cachant.
- Pourquoi deux morceaux de sucre, Annie ? lui
demandai-je.
- Parce que ma mère le faisait, répondait-elle.
- Mais pourquoi sucrait-elle ces deux plats ?
- Et bien d'autres à cuisson longue. Parce
que ma grand-mère n'y manquait point.
- Mais vous n'avez jamais essayé de supprimer
le sucre ? Elle riait, et secouait la tête
négativement.
- Comme on voit bien que vous n'avez pas la
foi,
Colette...
Je rapprocherai ce mot des répliques simples
et quasi mystiques de Mme Yvon,
cordon-bleu
de grande race. Un jour que j'avais mangé,
chez elle, un "bœuf à l'ancienne"
qui comblait au moins trois sens sur cinq, - car
outre sa saveur sombre et veloutée, sa
consistance mi-fondante, il brillait d'une sauce
caramelline,
mordorée,
cernée sur ses bords d'une graisse légère,
couleur d'or, - je m'écriai :
- Madame Yvon, c'est un chef-d'œuvre ! Avec
quoi faites-vous ça ?
- Avec du bœuf, répondit Mme Yvon.
- Mon Dieu, je le pense bien... Mais tout de même,
il y a dans cet
accommodement
un mystère, une magie... On doit pouvoir,
à une merveille comme celle-là,
donner un nom ?...
- Bien sûr, répondit Mme Yvon. C'est
du bœuf.
Il ne faudrait, pour maintenir, pour sauver et
justifier l'orgueil gastronomique de France, que
quelques Mme Yvon. L'espèce en est rare,
en ce temps qui fabrique de la soie sans soie,
de l'or sans or, de la perle sans huître,
et Vénus sans chair...