Plaisir
délicieux
« A la recherche du temps perdu
»
« Du côté de chez Swann
» de Marcel Proust (1913)
Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts
et
dodus
appelés Petites Madeleines qui semblent
avoir été moulés dans la
valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques.
Et bientôt, machinalement,
accablé
par la morne journée et la perspective
d'un triste lendemain, je portai à mes
lèvres une cuillerée du thé
où j'avais laissé s'amollir un morceau
de madeleine. Mais à l'instant même
où la gorgée mêlée
des miettes du gâteau toucha mon palais,
je tressaillis, attentif à ce qui se passait
d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux
m'avait envahi, isolé, sans la notion de
sa cause.
II m'avait aussitôt rendu les vicissitudes
de la vie indifférentes, ses désastres
inoffensifs, sa brièveté illusoire,
de la même façon qu'opère
l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse
: ou plutôt cette essence n'était
pas en moi, elle était moi. J'avais cessé
de me sentir médiocre, contingent, mortel.
D'où avait pu me venir cette puissante
joie ? Je sentais qu'elle était liée
au goût du thé et du gâteau,
mais qu'elle le dépassait infiniment, ne
devait pas être de même nature. D'où
venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où
l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée
où je ne trouve rien de plus que dans la
première, une troisième qui m'apporte
un peu moins que la seconde. II est temps que
je m'arrête, la vertu du
breuvage
semble diminuer. Il est clair que la vérité
que je cherche n'est pas en lui, mais en moi.
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Extraits
de" À la recherche du temps
perdu", adaptation et dessin de Stéphane
Heuet, d'après l'oeuvre de Marcel
Proust
© Delcourt 1998 |