LA GARDE DE MI-NUIT, Pedro Fuertes Rebordinos

(Atelier d’écriture IFM, 22-01-04)

Il est dans son poste. Tout à l’heure le commandant était passé pour vérifier s’il n’était pas en train de dormir et, effectivement, il veillait.

La nuit était noire comme la bouche d’un loup. Il fait chaud et les autres dorment sous les tentes calmement. Il n’y a pas de bruits. Çafait longtemps que les grillons ont arrêté leur chant. Le feu est devenu épave et il n’y a que le crépitement doux qui nous berce dans nos rêves. Le silence est immense, une longue longue prairie en été où rien ne bouge, où le vent s’est exilé. Il faut sentir ces moments de silence total, parce qu’il n’y en a pas beaucoup à vrai dire. On dirait, des fois, que ce silence a aussi, lui, son propre son à lui. C’est comme un tout petit rugissement, très très lointain, qui ronge l’espace, comme un tout petit trou dans un tableau, presque imperceptible, mais qui estlà apportant son sens au tableau. Il cassa ce silence-là soudain, quand il se retourna.

Et tout d’un coup, une main qui le tient fortement par la bouche et le menton. La surprise est absolue. Le coeur augmente les battements. La respiration s’accelère mais le fait est qu’un obstacle empêche la sortie de l’air. Cette main, qui ne lache pas, force une légère montée du menton. Les yeux regardent le grand noir. Il n’a pas encore fini de se poser la question, qu’est-ce qui se passe?, que l’autre main monte à une vitesse de vertige. Elle empoigne une finissime lame qui n’ose pas briller, tellement le noir est profond. Il est coincé. Derrière, dans son dos, un corps chaud le pince fortement, sans lui laisser la moindre possibilité de mouvement.

La lame continue son chemin, tranchant l’obscurité étalée entre le soldat et l’attaquant. Un chemin qui débouche sur un côté de la rondeur du cou. C’est tellement propre, comme elle sépare la chair à son passage, que le sang, confus parce qu’il a perdu son chemin intérieur, met encore un instant –juste quelques millesimes de seconde- à trouver sa nouvelle voie ouverte sur l’univers. Il n’y a pas encore une goutte rouge sur le cou, lorsque la lame vient de finir déjà son trajet.

La main qui empoigne la lame continue l’inertie du mouvement, tranchant l’air lourd de la nuit. Un bruit a commencé à monter par la gorge. Il n’est même pas arrivé à se construire, et il s’est déjà perdu dans le noir. La main qui tient le machoire oblige encore la montée des yeux au ciel. La plaie s’ouvre et le sang jaillit tiède et humide mouillant la pomme d’Adam et après tout le cou, glissant sur la peau virile du soldat. Les yeux à crever cherchant dans le noir une raison et une réponse à la question qu’il n’a pas eu le temps de se poser. Ses mains qui tremblent et qui fouillent une défense qu’elles ne trouvent pas: elles empoignent l’air pour frapper mais l’air ne frappe pas assez fort s’ il n’est pas accompagné de mots convaincants. Et la vie –sa vie, et pas celle d’un autre- que obstinément s’échappe de son corps, sans même reconnaître l’ennemi traitre qui se cache dans son dos pour voler son haleine. Il veut construire des mots et des phrases pour se concilier son attaquant, lui poser des questions sur la vraie raison de cette guerre, que quelqu’un a commandé pour satisfaire sa vanité folle, mais il n’en a plus le temps, car la plaie jette encore et encore la couleur rouge sur ce tableau trop noir.

Les mains libèrent le corps trop lourd qui tombe par terre, aux pieds de l’attaquant.

 

ACROSTICHES

 

Pierre

PIerre froide

PIErre d’or et d’amour

PIERre ronde faisant route

PIERRe qui ronfle ses remords

PIERRE sur pierre, pierraille pour Pierrot

 

Poursuivre dans la ligne de l’horizon

une idéE folle,

lourDe comme une pierre

qui fRappe sur la tête

de l’hOmme qu’elle appelle

 

 

La bataille

 

L’éternelle bataille

De la rose et de l’amour

S’éveille à l’aube, quand

Les ombres dans le lit...sont mortes.

 

INSTANT DE MORT

 

Mais le lendemain, elle déjà partie, j’étais en silence. C’était presque un silence mortel qui me perçait le cerveau. Il n’y avait qu’un rumeur blonde que montait du sol jusqu’à mon ombre que, elle seule, sans aide, m’avait battu de son épée rouillée. Et j’étais là, insolite, en face de la mort qui m’escaladait les jambes. L’écho de sa voix ronde me frappait les murs du coeur. Il n’y avait pas de plaisir, mais douleur aigüe tranchant le sang chaud. Je n’osais pas bouger, tant j’avais peur que mes bruits, mes larmes, cassent la peau de l’existence que encore m’embrassait.

Et pourtant, elle était partie. C’était le lendemain et la bataille était perdue. Tout d’un coup, la lumière se fit et je me suis reconnu vivant des instants passés. Il y avait des images de joie et de bonheur, et d’autres de peine et de souffrance, de la détresse et de la douleur liquide et épaise comme le sang qui coule au long du visage blessé.

Et soudain, la blancheur, inmense,seulement survolée par un oiseau d’automne qui approche à hauteur de mes yeux où il regarde fixement dans la profondeur insondable de mon coeur...

C’était la moisson de mes champs qu’il venait récolter...

 

ABANDON, Pedro Fuertes Rebordinos
(Atelier d’écriture IFM, 13/02/04)

Le chat dans son coin me regarde d’un air si nostalgique que l’eau de mes yeux s’accumule à nouveau et sort sans contrainte. J’ai déjà les yeux comme des ballons tellement j’ai passé la nuit à pleurer. Le feu de la cheminée m’a rendu plus triste mais j’ai voulu sentir toute cette amertume dans le coeur et sur la peau. Ma peau qui un jour –je ne sais pas combien cela fait que tu es parti?- a joui de ton étreinte d’amant tellement fougueux. Mais au fait, tu m’avais persuadé que je ne devais pas tomber amoureuse de toi car tu as été, et tu l’es toujours,un âme libre comme un oiseau. Cependant, je n’ai pas su obéir à ta prudence et je n’ai pas su faire plier mes délires d’amour depuis le jour où tu m’as montré que tu avais aussi des yeux pour moi comme pour toutes les autres. J’ai laissé mon coeur chevaucher les doux nuages de la folie d’un amour jamais partagé.

Et là, maintenant, je suis toute déchirée par la peine. Mon coeur saigne la tristesse liquide. L’aube commence à dessiner les couleurs sur les vitres de la fenêtre, je le vois, mais je ne peux pas bouger. Je continue assise sur le sol, à côté du feu enveloppée par la couverture et non par ses mains comme autrefois. Je crois que je vais rester ici jusqu’au dernier jour de ma vie; et je ne pourrais plus bouger, j’en suis sûre. Le chat ronronne. Il a aussi de la peine, je le vois dans son regard. La lumière s’est accrue sur l’angle de la fenêtre. J’aperçois la montagne au loin. Elle aussi m’apporte plus de nostalgie de lui.

C’est décidé: je vais subir ici, à côté de ce chat et ce feu infernal, l’éternel chagrin de l’abandon.