EXPANSIONS  ET  PASTICHES

 

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ÉTOFFER UNE PHRASE PUIS PASTICHER PROUST  ET CAMUS

 

 

L’oncle Saltiel s’était réveillé de bonne heure.

Il avait beaucoup de choses à faire.

Il avait beaucoup de choses à faire avant de partir.

Il avait beaucoup de choses à faire avant de partir ce soir là.

Il avait beaucoup de choses à faire avant de partir ce soir là de la gare centrale.

Il avait beaucoup de choses à faire avant de partir ce soir là de la gare centrale avec seulement une valise.

Il avait beaucoup de choses à faire avant de partir ce soir là de la gare centrale avec seulement une valise et un aller simple.

 

Le mendiant arrivait toujours à cinq heures à la porte de l’église, car il savait que la messe finissait à cette heure-là. Le mendiant arrivait toujours à cinq heures pour demander l’aumône et ramasser les quatre sous qui lui serviraient à payer les verres de vin qu’il buvait sans cesse quand la nuit tombait. Le mendiant arrivait toujours à cinq heures, habillé de son vieux manteau, entouré des gosses qui criaient son nom. Le mendiant arrivait toujours à cinq heures, même à son enterrement.

 

                                                                       Conchi

 

Il buvait.

Il buvait du café.

Il buvait du café noir.

Il buvait du café noir comme d’habitude.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait sur la cour.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait sur la cour où les prisonniers.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait sur la cour où les prisonniers attendaient.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait sur la cour où les prisonniers attendaient que le jour.

Il buvait du café noir comme d’habitude en guettant par la fenêtre qui donnait sur la cour où les prisonniers attendaient que le jour finisse.

 

J’attendais la marquise.

J’attendais la marquise en songeant à la veille.

J’attendais la marquise et me doutais qu’elle allait se rendre sur place.

J’attendais la marquise et me souvenais de la façon dont elle cachait les cartes sous les volants de sa manche en velours.

J’attendais la marquise quand j’aperçus une femme, les cheveux décoiffés et les yeux plein de larmes.

 

 

 

La bonne rentra toute pressée.

La bonne rentra toute pressée, le linge à la main,

une douleur à la tête. La bonne rentra toute pressée,

j’aurais bien pu lui demander : Où avez-vous mis mes lunettes?

La bonne rentra toute pressée. Le cœur battant, le regard presque furieux. J’aurais bien pu lui exiger de m’apporter mon petit-déjeuner. La bonne rentra toute pressée. Et je n’osai même pas m’adresser à elle.

 

                                                           **********************************

 

L’oncle Saltiel s’était réveillé de Bonne heure.

Il chantait.

Il chantait une chanson.

Il chantait une chanson d’amour.

Il chantait, de tout son cœur, une chanson d’amour inconnue, avec l’air pitoyable d’un enfant.

Il chantait, de tout son cœur, une chanson d’amour inconnue, avec l’air pitoyable d’un enfant abandonné.

                                                                      

MARIA JOSÉ

 

                             Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe

 

PASTICHE DÉLIRANT SUR PROUST

 

On annonça que la voiture était avancée. Mme de Guermantes prit sa jupe avec un geste léger de sa main d’aristocrate, ses longs doigts pleins de bijoux, bien garnis d’or et d’argent, couverts de ces petits objets ouvragés d’une splendeur extraordinaire, couronnés de perles et de pierres, comme dans une apothéose de richesse et d’élégance qui rendait anodin tout ce qui se trouvait autour d’elle –la voiture et son attelage, les rues tordues et sobres de la ville qui se croisaient sans cesse à la façon d’un labyrinthe, les visages lourds de paysans opaques... - à côté d’elle, l’existence même pouvait presque sembler insignifiante, une blague malicieuse, et la regarder pendant un instant, montant dans sa berline, sublime et délicieuse, suffisait à éclipser tout le reste, en un sorte de confirmation que, au moins, au milieu de cette fiction manquant de grâce, il restera toujours de la beauté.

30/04/2003

 

MON PROUST À MOI

            On annonça que la voiture était avancée; Mme de Guermantes prit sa jupe, ce geste- ci, où elle étalait  toute sa coquetterie,  laissait entrevoir sa  peau blanche et mate comme le marbre qui recouvrait les murs de l´escalier. Quelle situation! Elle aurait bien voulu éviter une telle rencontre ; bien qu´elle fût ravie d´accueillir la haine la plus profonde envers elle, conduite inspirée par sa forte vanité, prisonnière d´une jalousie féroce, elle n´aboutit pas à trouver le prétexte pour prononcer les mots logés dans son cœur depuis longtemps.

            De tous les concepts relatifs à notre existence, le plus fascinant est celui du temps. Le temps peut signifier différentes choses dans différentes philosophies, mais il ne signifie jamais l'éternité, malgré la constatation de cette réalité ces secondes furent pour elles toute une éternité où elles ne faisaient que partager des regards de travers, comme  s´il s´agissait  d'un vrai dialogue, qui semblait parfois animé d'une vie propre. Mme de Guermantes venait de découvrir que le visage, placé à coté d´elle, était d'une beauté étrange, triste et mystique, elle le regardait avec une expression énigmatique; Un mélange de douleur, de doute et de compassion marquait ses traits.

            Enfin, après le temps qu´elles passèrent en se regardant, sans avoir eu le courage de bien montrer l´ampleur de leur rancune, la voiture arriva définitivement, et Mme de Guermantes partit avec l´impression que ce temps-ci n'était peut-être qu'une fiction de son imagination

 

JE N’AIME PLUS PROUST

 

            Il y a longtemps, j’ai partagé plus de dix ans de ma vie avec un type qui lisait Proust, au moins c’était ce qu’il disait parce que je ne l’ai jamais vu le lisant; en fait, j’ai toujours pensé qu’il s’agissait vraiment d’autre chose: c’était une façon d’exercer une subtile torture psychique destinée à me troubler.

 

            En effet, il avait obtenu son exemplaire de Proust d’une petite amie française dont il avait fait connaissance au cours d’un voyage de travail à Paris pendant lequel il avait visité Le Louvre où elle travaillait comme gardienne, et peu après, elle lui a envoyé le livre (une édition absolument commune et courante que l’on aurait même achetée à la Fnac); à partir de ce moment-là, il avait emmené ce bouquin n’importe où pendant plus d’un an.

 

            C’est au cours de notre dernier voyage ensemble que j’ai compris que la fin de notre histoire arrivait puisqu’il l’avait aussi emporté partout: à la plage, sous les palmiers, lors de notre visite aux bâtiments rationalistes de l’Université de Caracas, dans un restaurant sur la côte...(c’était le comble, d’ailleurs, ce voyage-là étant mon cadeau pour son anniversaire); mais j’ai finalement mis fin à ma torture: c’est alors que j’ai quitté ce type.

 

            À cette époque-là, j’ai promis de ne jamais lire Proust, surtout parce que j’ai toujours préféré Camus.

 

                                                                       Elena

 

....On annonça que la voiture était avancée. Mme de Germantes prit sa jupe confectionnée en ce velours vert que l’on ne trouve qu’en Inde, avec une expression d’orgueil, pour mieux descendre les escaliers et bien arriver à la voiture, mais en même temps pour accomplir un geste de supériorité, comme si elle avait tout le temps qu’il fallait pour y arriver et comme si tous les présents devaient être les témoins et les admirateurs de sa situation sociale; et c’est à ce moment-là qu’elle crut voir, tout à coup, sa cousine qui était en train de monter les escaliers (il y avait longtemps qu’elle ne l’avait pas vue et c’était pour cela qu’elle ne l’avait pas reconnue tout de suite, mais surtout parce que sa cousine avait beaucoup changé); elle était accompagnée d’un monsieur plus jeune qu’elle et très séduisant, qui riait avec elle comme s’ils étaient de vieux amis et elle portait une jupe en velours vert exactement identique à la sienne. Quelle contrariété!

 

                                   Elena

 

            On annonça que la voiture était avancée. Mme de Guermantes prit sa jupe avec cette lâcheté que les femmes de son rang sont arrivées à convertir en attribut divin et dans ce geste que l’habitude rendait normal, qu’elle avait condensé, à ce moment là, toute la rancune que son cœur était capable de nourrir remonta, non seulement envers l’idée fugace que son mari – quel imbécile –aurait retrouvé en même temps, ce jour-là, la joie de vivre et les bras mous de la Comtesse de Tour mais aussi, et surtout, envers Mme de Gallardon, qui de l’autre côté de l’escalier la regardait à peine avec l’air implorant de quelqu’un qui a beaucoup à se faire pardonner, comme si cette coïncidence affreuse n’avait pour but que de lui faire prendre conscience, tout d’un coup, de l’insignifiance de son méprisable esprit devenu un triste fantôme par la seule présence de Mme de Guermantes, qui étant montée dans sa voiture s’en allait enveloppée du parfum des Grands…

 

                                               Maria josé

 

      On annonça que la voiture était avancée. Madame de Guermantes prit sa jupe et descendit les grands escaliers marbrés qui montraient, sous les derniers rayons de soleil, les couleurs cuivrées de leurs veines et qui, en faisant scintiller leurs cristaux, dévoilaient l’impureté de leur origine. Elle portait à la main une ombrelle, dont les dentelles et broderies mignardaient l’étoffe jusqu’au dernier pli en rivalisant de couleurs et de froufrous avec celles qui ornaient ses chaussures. La duchesse avançait le corps dressé, la tête haute, le regard altier lorsque ses yeux fixaient un point inconnu au-dessus des lois de l’équilibre. Soudain, sa démarche fut interrompue par l’apparition inattendue de sa cousine, Madame de Gallardon.

Conchi


 

                                                                                           Albert Camus, L’Étranger

 

 

                                                           I

 

        Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

 

        Hier, j’avais des problèmes pour me reconnaître dans le miroir de la salle de bains. Ce n’était pas très inquiétant. Ce n’était que moi. Un inconnu dont la mère était sur le point de mourir.

 

        L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

 

                                                                       Maria josé

 

UN ÉTRANGER

 

 

            Aujourd´hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas exactement parce qu’elle habitait trop loin et que je n’ai pas eu de contact avec elle ou des personnes chargées de la soigner depuis longtemps. J’ai reçu un télégramme de l’asile ce matin, lorsque je prenais mon café en écoutant la radio; Le texte disait: «  Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire, du moins pour moi, mère décédée ou mère vivante ne veut rien dire quand ta mère a quitté ta vie depuis de nombreuses années. Même trop d’années déjà. Il y a dix ans déjà que je suis venu habiter ici et après avoir laissé mes parents là – bas, ma famille m’a laissé aussi peu à peu. Ce manque de contact n’est pas dû à une dispute, mais au fait que je ne suis pas quelqu’un de vraiment attaché aux autres. Aujourd’hui maman est morte ou c’était peut–être hier.

 

                                                                                              Inés

                                                                                              Avril 2003

 

            Comme tous les matins, j’arrivais à mon bureau et je trouvais, comme de coutume, beaucoup de courriers sur ma table.  Je me mis à le feuilleter doucement et à le ranger, en même temps que je buvais ma première tasse de café de la matinée.

            Ce jour-là, je me rappelle, le soleil entrait par la baie vitrée en face de moi. J’hésitai à baisser le store vénitien à cause de la lumière quand je trouvai une lettre de l’asile où ma mère vivait depuis huit ans. Je ne savais pas quand j’avais reçu cette lettre. Ce matin-là, deux jours avant ou peut-être la veille. Je savais que la Poste ainsi que le Département des Services Généraux de cette entreprise ne marchaient pas très bien.

            Je venais d’ouvrir ma lettre dans laquelle il y avait un télégramme écrit sur le même papier jaune et froissé de l’asile. Mon coeur commença à s’agiter et mes mains se mirent à trembloter. Il était signé par le Directeur du centre. Je m’attendais au pire. Je me mis à lire:  « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »

            Cela ne voulait rien dire, ne me faisait aucune impression. Je me posais beaucoup de questions: qui la veillait en ce moment? où aurait lieu son enterrement? À quelle heure serait-il? Pourrais-je y aller? Pourquoi ne m’avait-on pas téléphoné?

            Son décès avait certainement eu lieu la veille.

 

            Maria Gomez

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