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PETITS
OUTRAGES …
(infligés à quelques chefs-d’œuvre).
LA MAJA DESNUDA
- Quelle honte !
Cet outrage à l’honneur de notre Sainte et Glorieuse Espagne !
Mais je le savais déjà qu’une
chose semblable arriverait ! Cette populace pense que je suis si vétuste
et décrépit que je ne me rends compte de rien………cependant, pendant les
nuits de pleine lune je voyais bien Paco qui descendait de son autoportrait
pour papillonner autour de Cayetana. Ah, quel affront ! Avec son
insolence, le « baturro » a perdu la tête; voilà ce qui arrive
lorsque l’on mélange l’aristocratie avec la plèbe, et la Duchesse était si seule………..Il faut impérativement récupérer
l’Inquisition.
LE RAPT DES FILLES DE LEUCIPPE (P.P.Rubens)
- Ça alors !- dit Castor à son frère jumeau- je ne pensais pas que la mission que ceux de l’Olympe nous réservaient allait être de cette envergure. - Moi non plus -répondit Pollux- et crois-tu que nous pourrions faire monter ces deux sylphides sur les chevaux ? -Ciel ! Je crois que le blanc n’est pas disposé à collaborer à notre tâche. Et la grue n’est pas encore inventée. - Est-ce que tu vois les angelots ? Ils sont prêts à émigrer sur un tableau de Murillo. - Bonne idée ! Entendu, c’est ce que nous ferons ! Nous déserterons et nous émigrerons dans « La sieste d’un Faune », et que les dieux de l’Olympe pensent à fabriquer le monte-charges ! PETITS OUTRAGES
Je ne sais pas qui croire. Personne ne veut prendre la responsabilité de cet événement. D’abord, j’ai demandé au chef de la police des moeurs, un homme très sérieux et en qui on peut avoir toute confiance. Mais il n’a pas voulu se compromettre. Pourtant, d’après notre conversation, je crois que je ne suis pas le premier dans ce cas-là. En effet, on dit que le conversateur a vécu une liaison tourmentée avec une copie du David de Michel-Ange. D’un autre côté, il semble que pendant longtemps le responsable de la sécurité se soit montré très affectueux avec les petites Ménines de Vélazquez. D’ailleurs les personnages des tableaux sont attirants pour n’importe qui; c’est pour cela que les peintres passent des journées entières avec eux. Ça pourrait être l’un d’entre eux, les peintres. Alors, ça pourrait être un peintre, un gardien, un touriste, espagnol ou étranger... Au moins, je sais que ce n’est pas un japonais, j’en suis sûr. Mais ça pourrait même être l’écrivain de cette histoire. Entre nous court un cancan qui en attribue la responsabilité au comte d’Orgaz, un aristocrate si respectable. Mais je n’y crois pas, il n’a pas pu le faire juste avant sa triste mort. De toute façon, monsieur le Juge, le fait est que j’ai huit ans, que je n’ai pas les yeux bridés et que personne n’a jamais payé de pension alimentaire à ma mère.
Elena
On l’appelle “La Création d’Adam”, mais on peut penser que ce n’est pas cela l’histoire qui a inspiré Michel-Ange. En effet, si l’on étudie le plafond avec des jumelles on remarque le visage empreint de tristesse d’Adam. Il n’est pas content et il n’a pas tort. Si l’on poursuit le trajet avec nos yeux derrière les jumelles, on arrive à Dieu. Mon Dieu! À Dieu! Mais Dieu n’est pas vraiment seul, il est bien accompagné d’une femme. Pour être plus précis, d’une jeune femme qui regarde, indifférente, la tristesse d’Adam, et qui ne fait rien pour se séparer de Dieu. Alors, qui est cette femme? C’est Ève! Elle est le troisième sommet d’un triangle. Quel triangle? C’est clair comme de l’eau de roche, le triangle amoureux traditionnel qui est en fait représenté sur le plafond de la chapelle Sixtine. L’affaire n’est plus “La Création d’Adam”. Il s’agit de « L’Enlèvement d’Ève”.
Elena
Le
petit outrage
Cela fait des siècles
que des tas de soi-disant «connaisseurs» et d’experts procédant de tous
les coins du monde viennent pour m’examiner et essayer de comprendre
le mystère de mon regard, le secret qui se cache derrière mes lèvres.
Ma tête tourne lorsque j’écoute leurs pensées cultivées et leurs théories
élevées qui s’éloignent de la réalité, toujours plus prosaïque. C’était
l’hiver et le studio n’était pas chauffé. Mon cher Leonardo était très
doué pour les appareils volants, la dissection anatomique, les dessins
complexes d’instruments musicaux et les inventions qui laissent tout
le monde bouche bée, mais alors chez lui, c’était une autre histoire!
Les fenêtres avaient l’air d’une passoire, le froid envahissait toutes
les pièces. J’ai passé toute une journée à éternuer. Leonardo se plaignait,
se faisait du souci pour son oeuvre d’art, mais il n’y avait rien à
faire. Je ne pouvais pas m’en empêcher. Un mélange de mépris pour l’artiste
et de fatigue enrhumée: voilà l’énigme dévoilée.
Ingrid
Le grain
de beauté de Marylin.
Je me souviens encore quand le portrait de Marylin était accroché dans la salle principale du musée. Elle était charmante avec ses lèvres rouges qui subjuguaient les gens à peine entrés; après, le contour parfait de son visage attirait jusqu’à elle ceux qu’elles venaient d’hypnotiser. Mais quand les visiteurs regardaient le grain de beauté sur sa joue..., oh, mon Dieu!... c’était alors qu´un brouillard épais effaçait tout... tout, sauf sa délicieuse perle noire. À côté de la salle principale, il y avait une petite pièce qui passait inaperçue à cause de Marylin et de son fameux grain de beauté. Or, un soir, elle s’est démaquillée. Elle a enlevé son rouge à lèvre et l’ombre bleue de ses yeux, tout sauf son grain de beauté: elle aimait beaucoup garder son petit trésor, pour elle le symbole de son attrait, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Puis elle a fini par s’endormir et, dans le silence du soir, une main est entrée dans le portrait de la Marylin d’Andy Warhol et a volé son grain de beauté. Le matin, elle a pris le miroir pour se regarder, mais elle a remarqué rapidement que quelque chose manquait. Quel scandale! c’était impossible de la rassurer. Elle a jeté le miroir en criant...; la belle était désespérée et ne voulait pas sortir dans le portrait. «C’est un sacrilège pour Warhol, et pour moi aussi», a-t-elle dit, «Je ne peux pas sortir ce matin dans la salle principale». La grande dame Popi, quoique belle, était une femme d’une grande insécurité. Enfin, ce matin-là, la Marylin de Andy Warhol fut accrochée, contre sa propre volonté, dans la salle principale du musée... Le portrait n’avait pas la beauté d’autrefois, Marylin l’avait estropiée avec son geste de colère incertain, et anodin. Le pouvoir hypnotique du portrait de Warhol avait disparu avec le grain de beauté. À ce moment-là, la porte qui donnait dans la petite pièce d’à côté était devant les yeux de tout le monde. Ce jour-là, j’y suis entré comme tous les autres visiteurs; au bout de la pièce, il y avait un portrait flamand du XV ème siècle. Les gens étaient émus, étonnés de ce qu’ils avaient découvert. Il s’agissait du portrait extraordinaire d’une jeune fille souriante. Elle avait un visage innocent, espiègle mais juste; et, surtout, elle avait un sourire énorme (un peu vaniteux aussi) de bonheur récemment trouvé. L’auteur de l’oeuvre, complètement inconnu, l’avait étrangement intitulée «La jeune fille au sourire triste»; je n’ai pas bien compris: la toile représentait une belle fille contente, assise avec les Mains sur les jambes... Mais, bon..., si on regardait bien, une de ses mains était fortement fermée comme si elle cachait quelque chose pour que personne ne le voie..
Qu’y cachait-elle...? La raison de sa joie? Enfin, que sais-je? Peut-être, la vanité superficielle de Marylin.
H.M.D.
28- Marzo- 2003
À propos de la désacralisation de l’art, je voudrais raconter une anecdote.
J’étais en vacances en France avec mon copain. Nous voyagions en voiture et nous sommes arrivés à Marseille pour visiter l’Unité d’Habitation du Corbusier, un bâtiment très connu dans cette ville. Comme nous ne connaissions pas le chemin, mon copain a demandé à un policier. Très gentiment, il lui a répondu: “ Ah! Oui! C’est très facile! Vous continuez sur cette route et après quelques minutes, quand vous trouverez un homme nu, vous tournez à droite”. “Pardon?” lui a dit mon copain, et le policier a répété tout ce qu’il avait dit. Mon copain l’a remercié et il est rentré dans la voiture. “ Ce policier est fou”, m’a-t-il dit, “je n’ai rien compris”. Mais on a repris la route. En effet, quelques minutes plus tard, mon copain a arrêté la voiture sur le bas côté de la route et il s’est mis à rire aux éclats et à répéter en français: “Un homme nu!” Vraiment, c’était moi qui comprenais rien puisque, à cette époque-là, je ne savais pas parler français. Néanmoins, j’ai été très étonnée quand j’ai regardé en face de nous et que j’ai vu une copie du David de Michel-Ange.
Elena
… Silence! J’en ai marre. Je n’en peux plus de vos commentaires. J’en ai assez. Je ne voudrais pas vous faire le coup du discours «féministe», mais tant pis si vous avez cette impression. Alors, je pourrais vous dire qui a été le crétin qui m’a engrossée, mais cela ne serait pas la solution. Lui ou un autre… depuis un siècle avec les bras sous la nuque, les jambes délicatement croisées… ça devait arriver! Ah! Comme vous restez silencieux maintenant, mais je le sais, derrière vos faux commentaires de connaisseurs il y avait toujours votre regard posé plus bas. Ah, oui! «Regarde les traits délicats du pinceau», «As-tu remarqué l’ombre de la hanche qui forme un parallélépipède où toutes les forces du tableau se rejoignent!» Ah! Peut-être que vous étiez en train de parler de mon nombril! Eh! Ça suffit! Avez-vous peut-être, pendant tout ce temps, remarqué la ligne sèche et horizontale de mes lèvres? Je ne souris pas. Avez-vous jamais croisé mes yeux durs et ennuyés? Eh, je sais… trop tard pour se plaindre. C’est toujours le problème des Muses. On ne s’attend pas à ce qu’elles puissent jamais parler.
Conchi La liberté guidant
le peuple …et lui parlant
La direction
du Musée du Louvre a décidé d’engager un groupe d’observateurs pour
faire une étude du cas suivant, déjà très connu : « La Liberté
guidant le peuple …et lui parlant ».
« La décision a été prise, nous a expliqué le directeur du Musée Parisien, afin d’en finir avec les rumeurs et fausses spéculations qui circulent à l’intérieur des couloirs du musée ».
L’histoire a commencé il y a 4 mois déjà . Au début du mois d’octobre, Madame Brisson et Monsieur Gagnon, techniciens de surface, ont déclaré qu’ils avaient entendu parler le tableau une nuit, tandis qu’ils nettoyaient les salles du musée.
Madame Brisson, prise aujourd’hui encore d’une crise de nerfs, nous a dit qu’elle avait entendu « La Liberté » parler aux autres personnages du tableau et leur crier après. Au début, elle croyait qu’il s’agissait de son collègue, M. Gagnon, qui lui faisait des blagues. Quelques minutes après, tous les deux se sont aperçus que c’était « La Liberté » qui criait et encourageait les autres figurants du tableau. « La Liberté, selon M. Gagnon, semblait vraiment fâchée : elle hurlait et disait aux autres des choses terribles comme : Je suis fatiguée d’un peuple si peu organisé, vous ne comprenez rien, vous ne comprenez rien ! »
Une semaine après, ça a été au tour de M. Marcotte, nettoyeur de vitres, d’entendre parler « La Liberté ». Il nous a raconté son expérience : « Il était 5 heures du matin, j’étais en train de nettoyer les grandes vitres des fenêtres, depuis l’extérieur, sur l’élévateur. Tout de suite, mon cauchemar a commencé: j’ai entendu un bruit de pas…j’ai regardé vers l’intérieur de la salle, j’ai vu les dents blanches de la Liberté qui brillaient comme des perles et j’ai entendu sa voix forte : Suivez moi, suivez la liberté !! Mes jambes tremblaient tellement que l’élévateur oscillait de tous les côtés. Quand je me suis cogné la tête contre la fenêtre, je me suis rendu compte que je n’étais pas endormi. J’ai réussi à descendre jusqu’à la terrasse et je suis allé voir le tableau. Je voulais être sûr de ce que je venais de voir. J’ai couru comme un fou jusqu´au tableau. La Liberté ne parlait plus mais elle semblait encore vivante : son regard était différent. Elle avait les yeux humides et les lèvres serrées. Deux larmes ont coulé lentement jusqu’à son cou »
Ces histoires se sont répétées presque chaque jour. Normalement, cela arrive pendant que le musée est fermé, mais dernièrement, quelques visiteurs aussi ont entendu, étonnés, les cris de la Liberté. Parmi ceux-ci, deux journalistes A. Lessard et D. Lapierre, du « Monde » ont déclaré dans un article publié la semaine dernière : « C’est un fait, la liberté est vivante. Elle nous parle et on ne doit pas la bâillonner mais l’ écouter. » Le groupe de personnes qui a vu un tel événement augmente et les réactions sont variables : Il y a ceux qui sont encore choqués et ne peuvent même plus rentrer dans le musée, ceux qui essayent de trouver une explication « logique », et jusqu’à ceux qui sont tombés amoureux et ont fondé un club de fans. Enfin, La liberté ne laisse personne indifférent et peut être que cela est son but. On dirait qu’elle veut frapper l’attention du peuple, pas seulement du peuple peint sur le tableau mais aussi de la société de nos jours. Elle n’est pas contente de voir notre monde. Peut-être qu’ elle attendait beaucoup plus de nous.
Inés Adán Mozo Février 2003
UN TABLEAU PEUPLÉ DE MYSTÈRES
GÉNÉROSITÉ ESPAGNOLE
Par un Espagnol de mes amis,
le roi d'Espagne m'a fait donner trois gros diamants sur une chemise,
une collerette de dentelle sur une veste de toréador, un portefeuille
contenant des recommandations sur la conduite de la vie. ……..
Max Jacob (L'un des textes les plus célèbres du
Cornet à Dés)
Un jour voyait le soleil comme n´importe quel autre,
une ville, New York, un matin gris,
mauvais présage. Le silence de la galerie d´un musée, en attendant la
foule des touristes qui allait arriver quelques instants plus tard.
Un tableau : « Les demoiselles d'Avignon », ce que ce
nom pouvait m'agacer ! Vous savez bien qu´il s'appelait "le
bordel d'Avignon" au début. Vous savez pourquoi? Avignon a toujours
été pour moi un nom que je connaissais, un nom lié à ma vie. J'habitais
à deux pas de la Calle d'Avignon. C'est là que j'achetais mon papier,
mes couleurs d'aquarelle. Puis, la grand-mère de Max Jacob, un grand
ami à moi, était originaire d'Avignon. Nous disions un tas de blagues
à propos de ce tableau. L'une des femmes était la grand-mère de Max.
L'autre, Fernande (une amie de Max), toutes dans un bordel d'Avignon. Mes intentions en peignant ce tableau
étaient d´abord que tout le monde puisse voir de tous les côtés les
demoiselles d'Avignon, qu'on les voie en dessous, en dessus, de côtés.
Par exemple, si on dessine une chaise, on dessinera 2 pieds et je veux
qu´on les voie tous ; ensuite de faire des femmes aux
têtes géométriques en forme d'ovale, de carré, de rectangle et des têtes
avec des masques. On y voit cinq femmes
nues occupant tout l’espace, dans différentes poses, avec une nature
morte au premier plan. Une petit introduction
avant de présenter le récit pour que vous puissiez bien suivre l´histoire.
Bien que la critique ne s´attarde que sur la technique, pour moi, les
personnages étaient aussi importants que tout le reste. Elles sont placées
devant un fond qui semble composé d’étoffes de plusieurs couleurs, comme
une peinture d’atelier. La composition et le traitement des modèles
évoluaient de la gauche vers la droite, allant vers une plus grande
géométrisation. Le visage de la femme la plus à gauche est plus proche
des figures tahitiennes de Gauguin, plus réaliste, que celui de la femme
assise située à l’opposé, dont le dessin tend vers ce qui va devenir
le Cubisme. Derrière chaque femme toute une histoire, sans cacher, parfois,
l'embarras que suscitaient les 5 femmes, leurs contradictions. Les ambiguïtés
de leur caractère nourrissaient même en partie notre histoire, parce
qu'elles créaient des anfractuosités où pouvait se développer la fiction.
Donc, je vais vous présenter les personnages de gauche à droite, tel
que le tableau a été conçu:
La demoiselle la plus à gauche est proche des figures
tahitiennes de Gauguin. Appelée Teha'amana. Hommage au premier amour de
Gauguin Pour les deux " demoiselles " du centre,
je me suis inspiré ici de la sculpture primitive espagnole et c'est
l´influence ibérique que j´ai fait
rejaillir. ADA-EGINA,: Déesse de la nuit, de la lune qui tue. NOCTILUCA: Déesse de la lune, de la lumière nocturne.
Pour les "demoiselles" de droite, je me
suis inspiré de l'art africain moghondji, sorte de marionnette représentant l’esprit d’un
défunt. Mapandèse, fille qui habite dans un bidonville.
Depuis longtemps, je savais que les relations entre elles n’allaient pas
bien; des reproches, des critiques allaient jusqu´au bout. C´est pour cela qu´elles ont décidé de
passer leurs nuits à jouer. Leur jeu consistait à partager le tableau
en carreaux, à les déplacer et, en utilisant des jeux de mots, des devinettes,
à réussir à les replacer avant que le soleil arrive. Mais toujours pareil, au cœur des questions, leur
place dans le tableau, leurs origines, leurs influences, le rôle de
la couleur, de la nature morte, etc.
Tout cela n´était que leur prétexte préféré pour s´affronter,
tellement elles étaient sûres de s´agacer les unes les autres. Chacune était fière de sa place, or elles désiraient
ardemment mépriser celles des
autres, s’attendant à une réaction négative. La veille, toutes les 5,
elles avaient discuté âprement à propos des paroles prononcées par un
guide lors d´une visite programmée où une femme posa des questions au
sujet du tableau : La dame qui visitait l'exposition remarqua ce qui
suit: « Je ne comprends pas
pourquoi une femme dont on voit le dos devrait avoir le visage face
à nous ! Ni pourquoi la femme en haut à droite a
un visage ressemblant à un masque !» Le
guide, reprenant mes mots, lui
répondit : « Si
j'ai peint cela comme ça, c'est pour montrer que la femme qui est de
dos a un visage et comme on ne la voit pas,
j'ai fait comme si on retournait le visage. Donc on voit le nez de profil,
la bouche sur le côté et les yeux un peu penchés ! Pour ce qui est de
la femme en haut à droite, je voulais qu'on voit le nez de profil et
de haut, or les masques africains montre très bien les nez de cette
façon. Et si vous n’avez pas compris ce que signifie le tableau
et bien il représente 5 prostituées »
La nuit venue, elles se livrèrent au jeu. Teha'amana,
fière de sa place dans le tableau, car elle avait été la première à
être dessinée, la plus réaliste, était pourtant très jalouse, parce
qu´on l´accusait tout le temps de ses influences proches, par rapport
au reste. Cette fois-ci, c´était à elle de lancer les questions dans
l´air:
1. quel est le rôle de la nature
morte placée en bas ?
Réponse de Moghondji :
Comme tu n´es pas très intelligente, tu as l'habitude de te fier au
jugement des autres. Sache que l'inspiration de Picasso rappelle
aussi la nature morte, un autre genre consacré de la peinture classique.
La représentation des fruits entamés, déjà en train de se décomposer,
est un thème habituel, destiné à rappeler que les choses sont éphémères
et que tout doit mourir. Mais dans le tableau de Picasso, le motif est
détourné de son sens habituel. Placé au milieu du tableau, dans sa partie
inférieure, il rappelle les fruits offerts aux clients des maisons de
passe de Barcelone. Il sert à relier le sujet (les demoiselles) et le
spectateur, qui est placé dans la situation du client de la maison close. Teha'amana : Certes, j´admets que je ne suis pas très intelligente, dès lors que j'ai quand même été assez perspicace pour découvrir chez
les guides la raison de me fier à leur jugement. Mais toi, tu es aussi
hors du commun et toi, tu connais
bien ce sujet, car tu représentes
des marionnettes dont on se servait au cours
de rituels nocturnes. NOCTILUCA: Vas-y une autre question, le temps passe
vite.
2. le responsable de notre immortalité peut être considéré
un génie ?
Réponse de Mapandèse : Picasso était doué pour
la peinture et toi, tu n´es douée pour rien ; c´est à la nature
aveugle et injuste qu´il faut que tu t´en prennes. Tu es vraiment jalouse,
je découvre en toi la rage des jaloux, ne pas céder, à propos de soi
même, sur la distinction entre être quelqu´un et être n´importe qui. Alors, il y a des raisons positives
pour affirmer que Picasso est un génie (son talent, son métier, par
ailleurs incontestables), le don de quelqu'un qui n'était pas de ce
monde, parce qu’il est celui que nul ne peut remplacer.
Si on regardait les yeux de Picasso, par exemple : il voyait à
travers les choses, de sorte que son regard était véritablement une
trouée dans le monde. De même que nous, quand nous regardons quelqu'un
" dans " les yeux, nous nous accommodons à l'infini
alors que le visage de l'autre est à quelques décimètres de nous; Picasso,
lui, le faisait pour les choses. Picasso, l'homme qui regardait les choses dans
les yeux... Lui n'était pas de ce monde et la plus médiocre
de ses poteries appartient de plein droit au trésor intemporel de l'humanité. C'est bien cela qui va te rendre
folle, la jalousie. Teha'amana :
Toujours
toi, prête à défendre le tour de force de ce jeune peintre. Toi, véritable
aboutissement de ses recherches, d´une révolution picturale sans précédent
et la négation de tout ce qui était consacré depuis la Renaissance. Picasso, il a bien réussi à cacher tes origines
de fille qui habitait dans un bidonville. NOCTILUCA: vas-y une autre question, le temps passe
vite..
3.
Est-ce qu’ on peut relier les
différents arts, la peinture à la musique, et par ailleurs, la couleur
au son ?
Réponse de ADA-EGINA: Evidemment, les
arts faisant appel à la vue (peinture, sculpture, gravure etc.) se figent
dans l'espace; tandis que ceux qui passent par l'oreille obéissent à
un mouvement temporel (musique, poésie), arts du mouvement, ils disparaissent
aussitôt nés. Par exemple, Goethe dans son Traité des couleurs
pense que « la couleur et le son ont la même source .... mais coulent dans des conditions différentes ».
De même, Boris Vian associe le goût à l'ouie
avec son piano-cocktail : "A chaque note je fais correspondre
un alcool, une liqueur ou un aromate, I rouge, 0 vert, U bleu »
Teha'amana : Toi aussi? Je ne comprends pas
pourquoi tu es si fière que nous soyons devenues le manifeste du cubisme,
une nouvelle façon d´interpréter la réalité; néanmoins, la réalité n´a
pas besoin d´interprétation, elle est telle qu´elle est: LA RÉALITÉ.
C´est pour cela que je nie les liens entre les différentes formes artistiques. Néanmoins, tu as une position drôlement cohérente
avec tes sources, car tu es la Déesse
de la nuit, de la lune qui tue ; donc assez éloignée de la réalité. NOCTILUCA: vas-y une autre question, le temps passe vite.
4. Qu´est-ce que vous avez à dire sur les influences proches et lointaines?
Réponse de NOCTILUCA : cette fois-ci, c´est
mon tour. Pour nous, les Ibères, Picasso se place dans la lignée des peintres les plus classiques. La pose
adoptée par ADA-EGINA et par moi-même est comparable
à celle des figures de nu féminin de la Renaissance, elles-mêmes héritières
de la sculpture de l'Antiquité grecque et romaine.
En plus des héritages de la culture
occidentale, Picasso introduisait des traditions artistiques qui n’
étaient pas européennes. Notamment Pour moghondji et Mapandèse, on s´
aperçoit de l´effet de l'expansion coloniale de l'Europe qui permit
la découverte des arts que l'on appelle aujourd'hui "premiers",
mais que le début du vingtième siècle considéra encore comme "primitifs".
C´est certain que l'exotisme des masques africains ou le mystère des sculptures du Pacifique
ajoute au tableau un sentiment d'éloignement de l'univers du spectateur
en même temps qu'une proximité avec la matière brute (bois, tissu, pierre).
Teha'amana: Et à propos
de Gauguin, rien à dire? Sachez qu´il vous reste à tenir compte du fait
que la structure est influencée par Cézanne. Mais bon, on s´arrête ici,
je n´en peux plus, tellement je suis méprisée.
Le jour arriva vite et le soleil se leva comme toujours,
cependant, même si elles se réveillèrent comme d´habitude, elles avaient
dans leur cœur une certaine angoisse, tellement la nuit avait été dure,
quand soudain elles se rendirent compte que Teha'amana n´était plus là. Le silence
avait envahi la galerie, elles se regardaient de travers, avec des regards
inquisitoires comme si elles voulaient culpabiliser les autres de l´absence
de Teha'amana.
Aucun signe d´elle, juste un trou
dans le tableau. Aussitôt que j´ai su la nouvelle, j´ai pris conscience que
Teha'amana était partie
vers un endroit où elle se sentirait, sans doute, importante, et non
pas la copie d´un tableau. Elle cherchait Gauguin. Elle avait tellement
entendu les guides dire que son dessin était inspiré par les œuvres
de ce peintre qu´elle souhaitait follement le rejoindre, juste rencontrer
sa véritable origine. Car au fur et à mesure que ces jeux avançaient,
elle niait un constat : le peintre est plus grand que l'œuvre et
cela l´agaçait. Or, comme je la connaissais bien, je savais qu´elle
ne pouvait pas partir dans un tel silence, et j´ai pris tout mon temps
pour trouver des traces d’ elle et, au bout d´un moment, j´ai découvert
au dos du tableau deux lettres :
Lettre aux femmes du tableau:
Très chères,: Un siècle s’est bientôt écoulé depuis notre création.
Dès notre naissance, une fossé s´est creusé entre nous. Je dois admettre
qu´accoutumée à vivre si loin de vous, je n'aurais pas cru que la décision
de partir m'eût saisie comme elle l'a fait. Me plaindre eût été également
ridicule et imprudent, il m´a fallu me contraindre et me taire. Cependant,
mécontente de vous aussi bien qu'affligée, je n'ai pas pu m'empêcher
de me demander ce que vous m´aviez donc fait hier toute la nuit. Et
sachez que : « Qui
sème le vent récolte la tempête ». Avant de prendre cette décision,
j´y ai beaucoup réfléchi, mais la situation est de plus en plus malaisée
pour moi. Je sens depuis longtemps que je n´ai pas réussi à m’ intégrer,
malgré les efforts du créateur. Bonne chance pour l’ avenir ! Je laisse un autre mot pour Picasso ; j´aimerais bien qu´il soit capable de comprendre le but de ma décision. Décidément, je vais vous quitter. Pour me donner du courage, je me suis promis de revenir vous voir un jour, car je ne peux accepter que je vous quitte pour toujours. A l´avenir, Teha'amana Lettre au peintre
Cher Picasso, Je ne pouvais pas retenir plus longtemps
l'émotion qui m'envahissait et j'ai laissé les larmes remplir mes yeux
et couler le long de mes joues. Ma peine est immense, je n'ai ni la
force ni l'envie de la retenir. J'étais anéanti. A toi,
Créateur d´ « une réalité
nouvelle », propulseur de règles entièrement différentes, créateur,
aussi, du " fragnol " (mélange de français et d'espagnol),
voici la plus profonde de mes reconnaissances pour toute ta création
qui t´a rendu immortel. Car, l'enfer que j´ai dû subir depuis longtemps
m´oblige à chercher farouchement mon paradis. Je ne peux plus continuer; comme je viens de le dire aux autres
femmes, je me suis promis de revenir vous voir un jour, car je ne peux
accepter que je vous quitte
pour toujours.
A l´avenir, Teha'amana
Tout cela a eu lieu dans ma tête une nuit, alors que ma folie intermittente me rendait visite. Moi, Picasso, peintre et visionnaire, fit un rêve. Je rêvai d´un embarras dans mon tableau « Les demoiselles d´Avignon ». Qui es-tu? lui demandai-je. Le rêve me répondit : Je suis la désillusion, et je domine le monde, parce que chaque rêve humain est un rêve de courte durée ; donc, tu ne pourras rien contre moi. C´est moi le responsable des conversations de tes femmes, qui ai mis les questions et les réponses dans la bouche de tes personnages. Tu en veux plus ?. Rappelle-toi que « l'air ne fait pas la chanson ». Tu as beau dire, tu as beau faire, tes soucis, c´est moi, le rêve, qui les domptent. À cet instant moi, Picasso, envahi par la peur, me réveillai et me retrouvai seul dans mon lit. Pourvu que cela ne soit qu´un CAUCHEMAR quelconque.
Carmen
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