Je me souviens

Jeme souviens de la Gradelle au printemps

Aujourd´hui le temps est gris.

Je me souviens de la luminosité de mon appartement baigné de soleil

Aujourd’hui, il a été remplacé par deux studios. Ily a deux portes avec deux noms qui me sont étrangers.

Je me souviens de l’odeur de l´herbe coupée venant du grand jardin

Aujourd’hui, pas d’odeur, l’herbe est mouillée par la pluie.

Je me souviens de la cloche de l´école, en face

Aujourd’hui la cloche reste silencieuse.

Je me souviens des cris et rires des enfants jouant dans le parc

Aujourd’hui, les enfants ne sont plus là, que des vieux, seuls et aigris, j’en reconnais quelques uns…

Je me souviens que ma voisine avait un chat

Aujourd’hui, le chat n’est plus là, la voisine non plus d’ailleurs…

Je me souviens de la belle vieille maison, de l’autre côte de la rue

Aujourd’hui, un grand bâtiment et des courts de tennis ont pris sa place.

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Je me souviens de mon prof d’espagnol Rafael de Tapia

Je me souviens qu’il buvait du pastis à dix heures du matin

Je me souviens de son regard narquois lorsqu’il fermait les yeux pour me laisser tricher durant les examens

Je me souviens de ses histoires de républicains espagnols

Je me souviens de sa femme, de ses yeux pleins de fard à paupière multicolore

Je me souviens de leurs tendresse et de leur amitié

Aujourd’hui, ils ne sont plus là

 

Choses qui remplissent les petits vides

Un apéritif avec un journal, sur une terrasse au soleil

Le sourire des gens que l’on croise par hasard

Conduire sa voiture en écoutant une musique que l’on aime

Un appel d’un ami avec qui l’on a pas parlé depuis longtemps

Un geste amical et inattendu

Choses énervantes

La bêtise des personnes arrogantes et prétentieuses

Les klaxons de voitures dans les embouteillages

Les gens qui n’écoutent pas quand on leur parle

L’eau froide, le matin sous la douche

Le piaillement des colombes près du lit très tôt le matin

Les chaussettes trouées, les bas filés, quand on est trop pressé pour en changer

Ma chef

 

Choses agréables

Un bon verre de vin pendant que l’on discute avec les amis ou… à n’importe quel moment

L’odeur du bois qui brûle dans la cheminée

Prendre un bain chaud

Faire la grasse matinée avec un bon livre

Avoir le temps de se réveiller en douceur.


La cuisine

C’était une grande et vieille cuisine rectangulaire avec deux fenêtres à carreaux. Les murs étaient orange, peints à l’éponge. En entrant, à gauche, il y avait une immense armoire blanche à trois pans puis à la suite un plan de travail et un vieil évier en marbre où s’empilaient, parfois, quand la paresse nous prenait, des assiettes sales et ébréchées.

En face de l’armoire, une longue table en bois foncé et une banquette placée contre le mur. De l’autre côté de la table, et aux deux extrémités, plusieurs chaises dépareillées. A la droite de la banquette, était accrochée au mur une petite étagère sur laquelle s’amoncelaient des objets divers, dont la plupart, inutiles, avaient été ramenés par Virginie, comme de fabuleuses trouvailles après une matinée aux puces. Ces objets entouraient une bouteille poussiéreuse contenant un alcool fat maison par Jésus. Il nous l’avait offerte après avoir collé, en prime, sa photo sur la bouteille. L’alcool avait un goût douteux et méconnaissable. Un verre nous avait suffi pour ne plus jamais y toucher. Les soirs de fête, lorsque l’alcool arrivait à sa fin, il y avait toujours l’un de nous pour se souvenir en riant de la bouteille de Jésus comme d’une dernière possibilité.

A côté de la porte, un vieux frigidaire aux formes arrondies tenait une place importante. Il me faisait l’effet d’un coffre aux trésors, contenant des mets délicieux au début du mois … et saccagé en fin de mois. A ses côtés, par terre, on entassait des bouteilles vides de vin et d’eau gazeuse dans deux grands sacs en papier. Il y avait aussi une machine infernale qui fabriquait de l’eau gazeuse avec l’eau du robinet.

Le matin, lorsque les fenêtres étaient ouvertes, on percevait le brouhaha du marché de fruits et légumes de la rue Coutance. On entendait aussi, très distinctement, je dirais même beaucoup trop, la radio de la voisine brésilienne de l’appartement du dessus. Elle écoutait NRJ et avait, bizarrement, une prédilection pour les jingles qu’elle mettaient encore plus fort.

 

La mort et le forgeron

Autrefois, la mort faisait sa tournée à visage découvert. Ella arrivait chez les gens, s’asseyait et disait à l’un d’eux :

Elle enlevait l’âme à la personne désignée ou au mourant isolé, puis disparaissait.

Un jour, (il y a de cela bien longtemps), un vieux forgeron travaillait dans sa forge avec son fils qui maniait le soufflet. La mort entra dans l’atelier.

Comme le jeune homme, surpris, commençait à lâcher le soufflet, son père le lui remit fermement dans les mains et se dressa devant la mort.

l’âge ?Je suis vieux, fatigué et j’ai déjà beaucoup vécu. De plus, je suis seul et démuni de la femme que tu m’as volée. Laisse-moi donc partir avec toi pour aller la retrouver et permet à mon fils de vivre les années à venir.

A ces mots, la mort se mit à gronder de colère, son souffle balaya tout ce qui se trouvait sur son passage : arbres, constructions, charriots, animaux...Comment osait-on contester la volonté de Dieu ? Lui seul savait quand et pourquoi les gens devaient partir.

Le vieux forgeron profita de ce moment de désordre pour envelopper son fils dans son manteau, prendre quelques vivres et fuir loin dans la forêt pour se cacher. Ni l’un ni l’autre ne furent jamais retrouvés malgré les efforts de la mort et de Dieu. Pour la première fois, Dieu et la mort avaient été dupés par de simples êtres humains.

Le recensement du ciel serait dès lors déficitaire de deux personnes. Sur la terre, le forgeron et son fils fuirent pour l’éternité, errant dans un monde en détresse.

Pour éviter ces malheurs aux hommes mais aussi pour ne pas donner au diable le plaisir de le voir perdre des personnes à son recensement, à partir de ce jour, Dieu a rendu la mort invisible.

 

Les Glycines

(Jardin des Glycines. Le soleil brille. Plusieurs vieillards font quelques pas pendant que d’autres sont assis sur les bancs qui longent l’allée. Romain est venupour rendre visite à son vieux frère. Soudain, il reconnaît Hélène, labelle et froide Hélène. Ça fait cinquante ans qu’ils ne se sont vus. Il l’a beaucoup aimé dans le passé.)

Tiens, Bonjour Hélène, ça fait combien de temps ? Tu te souviens ? Quand nous nous sommes rencontrés, nous n’avions que quarante ans à nous deux. Nous buvions des Sunrises sur la terrasse de la Clémence. Ton plus cher désir était d’entrer dans la vraie vie sociale, disais-tu. Tu convoitais un mari riche et important, je ne l’étais sans doute pas assez... et me traînais derrière toi comme un chien, comme une ombre.

Tu as vieilli, il était bien temps. Dans le passé tu restais toujours la même avec ton sourire statique et ton regard impassible et neutre qui se posait glacial et hautain sur tout ce qui osait t’approcher. Qui es-tu aujourd’hui ? J’ai toujours pensé qu’avec tes désirs de grandeur tu passais à côté de bien des choses. Si la vie était un examen, tu aurais tout simplement jugé inutile de le passer parce que trop facile ou trop populaire...

Moi, après m’être guéri de cet amour insensé que je ressentais pour toi, j’ai rencontré une femme formidable, Marine. Cela fait plus de quarante-cinq ans que nous sommes ensemble, et nous sommes toujours heureux. Nous avons trois filles et cinq petits-enfants que nous aimons tendrement et qui nous le rendent bien. Un bonheur simple et sans nuages en somme. Cependant, nous vieillissons et nous appartenons aujourd’hui à un corps un peu plus fatigué. Jadis, je m’imaginais mourir d’enthousiasme. Aujourd’hui, je sais que l’on meurt par pièces détachées. Chaque pièce est une personne que l’on aime et qui disparaît à jamais.

(Depuis le début, Hélène n’a pas dit un mot. Elle fixe Romain en se balançant d’avant en arrière comme une demeurée. Une infirmière observe la scène de loin et s’approche.)

Bonjour M. Duchant, vous êtes venu voir votre frère ? Connaissez-vous cette femme ? Nous l’avons trouvée hier dans la rue, seule et sans aucune pièce d’identité. On n’a toujours pas réussi à la faire parler.

(Hélène continue à fixer Romain en se balançant. Elle commence à geindre, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Une larme coule sur sa joue gauche).

Perdre son temps un matin où l’on ne travaille pas

C’est bien meilleur quand on le fait en semaine et pas le week-end, quand tout le monde peut le faire. On vole quelques instants de bonheur au train train d’une vie souvent trop rapide et incompréhensible aussi,parfois.

Au réveil, on se souvient et on se blottit encore un peu plus sous la couette pour qu’elle nous arrive jusqu’aux oreilles. Dans un demi-sommeil, on se laisse aller à rêver de pays exotiques, d’une autre existence ou tout simplement de l’expo qu’on se réjouit d’aller voir cet après-midi. On est déjà trop réveillé pour rester ainsi : on saute du lit et on ouvre la lucarne. Il fait froid mais le soleil brille. On replonge alors sous le duvet et on se recroqueville pour retrouver la chaleur perdue, en s’amusant toutefois à avancer un pied, puis l’autre, vers la partie du lit restée froide. On essaie de se relancer dans notre rêve, mais rien n’y fait, il s’est déjà envolé vers d’autres latitudes. Puisqu’il en est ainsi, on attrape le livre qui est à notre chevêt pour lire quelques pages. On ne se lèvera du lit que parce que l’on commence à avoirfaim. On prépare un café et des tartines. A partir de là, l’anarchie s’impose : Nos gestes suivent nos pensées en toute liberté. On regarde de vieilles photos, parcourt quelques pages d’un livre que l’on aime, on cherche durant des heures un disque pour écouter une chanson particulière - la huitième sans doute -, encore un café, une autre chanson, ce poème que l’on aime lire à haute voix, puis prendre un bain, un livre de photos ensuite...

Arrive toujours trop tôt, l’heure d’un rendez-vous, d’une course à faire avant la fermeture du magasin, notre matinée de liberté s’achève.