À un poisson au fond d´un puits on ne saurait parler d´immensité, car il est enserré dans un espace étroit. De même, mon esprit ne songeait-il à rien qui ne se trouvât entre les quatre parois de la maison, bien que le souffle du printemps caressât mes fenêtres avec ses vagues séduisantes.
J´y étais, noyé dans la détresse d´une jeunesse vieillissante, accablé par des pensées sombres, pourri de rancune, lassé de tout plaisir ou divertissement, dépourvu de la gaieté dont la nature orne volontiers les coeurs adolescents, condamné à ne jamais goûter ni la liesse, ni l´ahurissement ni la passion ni l´enthousiasme des tendres années où le soleil resplendit sur l´herbe.
Je n´avais même pas vingt ans, mais ma chaire était déjà morte. Tel un poisson emprisonné au fond d´un puits, tel une rose coincée sous une cloche de verre, je m´étouffais, et le printemps de ma vie m´agaçait ; il me semblait un cimetière de perles mortes, un mausolée de soupirs étranglés avant leur naissance, un gaspillage de fleurs éparpillées et traînées dans la boue.
Ô nature ! Ô tendresse ! Ô soleil éclatant au delà des fenêtres, ô jeunesse qui s´épanouit quelque part, au delà des murs, tandis que mes cheveux blanchissent à l´insu de la vie, à l´écart de l´amour! ...
Le poisson secouait sa queue, rêvant d´atteindre la percée de ciel qui allumait à peine son existence misérable. Mais c´était, hélas, si loin ! Il se heurtait sans relâche contre les parois du puits, il hurlait sans que personne puisse entendre ses plaintes, il criait au secours sachant que nul ne pourrait lui en apporter.
Puis, il laisse tomber. Mes larmes coulent en cascades. La pluie tombe sur le petit lac du puits. Et je ne puis plus entendre les chants des oiseaux annonçant la fin de l´hiver dehors. Il n´est plus que tempête dedans.
Mais soudain la fenêtre se brise, le puits disparaît. L´orage
s´apaise; au fur et à mesure le calme se substitue à la
tourmente. Le silence m´était arrivé tout d´un coup,
un silence qui anticipait un avenir inconnu, un néant rempli de tout,
une minute qui accouchait l´éternité. La lumière
l´emportait sur le noir. Le poisson, transformé en hirondelle,
s´envolait à jamais loin des eaux obscures. Et un chemin mystérieux
laissait voir son profil sinueux à la douce lumière de ma jeunesse
retrouvée.
Sans connaître l´aboutissement de ce chemin nouveau-né, je
l´ai emprunté épris d´une hâte toute nouvelle,
ému par un enthousiasme tout récent. La nuit s´était
enfuie. Le chemin s´enfonçait dans l´incertitude de l´aube.
Santiago Sierra González del Castillo
Les lunettes
(d´après Francis Ponge)
Sur mon front, comme sur le tien, il se trouve quelque chose d´extraordinairement
lumineux. Tels deux halos étincelants étalés sous nos fronts,
deux petites lunes amoureuses l´une de l´autre raccourcissent l´espace
qui les sépare, et tendent l´une vers l´autre un petit pont
qui les rend jumelles.
Deux cercles métalliques entourent le monde entier et, à l'instar
du serpent qui mord sa queue en embrassant deux fois le néant, ils affichent
sur ton visage le signe de l´infini.
En fait, il y a quelque chose de sidéral dans ces lunettes. Elles sont
deux vitraux transparents qui laissent passer et retiennent et livrent, ensuite,
l´univers entier. Les deux astres, ces deux filtres qui cachent tes pensées,
qui les trient, n´en dévoilant qu´une partie moindre et mystérieuse,
me rendent décidément lunatique !
Si elles sont les couvercles de la sagesse, ou de l´esprit, ou de l´abîme,
je peux bien les enlever pour me noyer dans tes deux puits de connaissance.
Alors, les astres scintillants ne cacheront plus les soleils verdâtres
et dorés qu'ils emprisonnaient, et tous tes sentiments couleront en larmes
ou en rayons myopes, sans qu´il y ait aucun barrage qui réprime
leur liberté.
Pourtant, je ne vais pas les enlever. Car ces lunettes sont les balcons d´où
tu regardes le monde.