Nous sommes nés tous les deux à Varsovie. Notre père
s'appelait Serge et il faisait partie de la bourgeoisie polonaise. Il avait
fait ses études en Histoire et, après une préparation rigoureuse
en Diplomatie, on lui avait proposé l'ambassade de Pologne au Portugal.
Nous l' y avons suivi. Ma mère nous avait beaucoup parlé de ce
pays à côté de l'Espagne, au Sud de l'Europe, où
il y avait de beaux jours de soleil et où il ne faisait pas froid.
L'été commençait quand nous sommes arrivés. Les
jours étaient longs et on jouait dehors, dans le jardin. On habitait
un petit château avec de longs couloirs et des chambres spacieuses. Il
y avait de vieilles tapisseries et de beaux meubles. Le matin, on allait se
promener et les après-midi à la plage.
C'était une belle époque, douce et gaie, qui ne laissait pas prévoir
ce qui allait arriver bientôt, la Grande Guerre
Les acrostiches.
Naturellement j'
attire
ton
attention
lis, lecteur
imagine
ami, mon prénom.
Les goûts et les dégoûts.
Selon Robert Pinget. Paris.
À Paris, j'adore les promenades à côté de la Seine à la hauteur du Pont Neuf où on peut regarder les eaux calmes et les canards sauvages.
J'aime aussi les lumières de la ville dans la nuit et surtout celles de la Grande Roue qui était aux Tuileries, mais que la Mairie a enlevé l'année passée.
J'aime Notre Dame et la Tour Eiffel parce que ce sont des endroits particuliers et qu'on sent quelque chose d'émouvant quand on les aperçoit pour la première fois.
J'aime le mélange des différentes cultures qui enrichit la vie intellectuelle de la ville et lui donne un coloris merveilleux sans qu'elle s'en rende compte.
Je déteste les mauvaises odeurs dans le métro, surtout en été quand la chaleur les rend insupportables.
Je n'aime pas non plus les parisiens en général à cause de leur impolitesse et parce que qu'ils ne sont pas accueillants, mais il faut savoir faire d' heureuses exceptions.
C'est ennuyant cette pluie trop fréquente, trop présente, trop souvent qui rend le ciel gris et peut être aussi de cette même couleur l'humeur de ses habitants.
Selon Roland Barthes: Mes goûts et mes dégoûts selon le dictionnaire.
J' AIME:
L'automne, les aubergines, l'art de toutes les époques, l'azur,
Babylone, le badminton, les bébés, le beaujolais,
les cerises, la Chine, les couleurs, le croquet,
les Droits de l'Homme, les dictionnaires, les drames au théâtre,
Dufy,
les éléphants, l'espoir, les excursions,
la fidélité, le flamenco, les foules dans les grandes villes,
la Géographie, les glaces au chocolat, le gruyère,
le hasard, Hitchcock, la Hollande, la huppe fasciée,
les bonnes idées, les chutes d'Iguaçu, l'improviste,
les jardins, le jambon serrano d'Espagne,
le kaolin,le kiosque à journaux de ma tante, les kleenex,
le lapis-lazuli, les livres, la lumière, Lourdes,
les meubles, la menthe, ma filleule Marta,
les noisettes, novembre, la Nature,
les olives et leur huile, l'original, les oies,
les pagodes, Pablo Picasso, la plage,
la quiche, les quais de la Seine,
le Réalisme, les rues des grandes villes, la salade russe,
les samedis, le salaire, le sorbet au citron,
le tarama, les tartes, les toits de Paris,
l'unanimité, les ustensiles de cuisine, les urnes le jour des élections,
les vacances, Venise, la vérité, les volets en bois,
le week-end, le whisky, le white-spirit pour mes vernis,
le xylophone,
le yeti, le yaourt, Narciso Yepes,
les ziggourats, le zoo, le zèle, Zola.
JE N' AIME PAS:
L'acétone, les adieux, les a priori,
la bombe atomique, la bourgeoisie, les bactéries,
les colonisateurs, les culturistes, l'odeur du colza,
les dogmes, les dimanches, l'hôtel Drouot à Paris,
les échines de porc, les lois de l'économie, les expédients,
les mauvaises farces, la fatigue de vivre, le fast-food,
les guêpes, la grandiloquence, les gratins brûlés,
la haine, l' hépatite C, l' hypocrisie,
les impôts, l'indécision, les obsédés par leur image,
les ivrognes,
Juin, les jobs mal payés, les juristes,
le Ku Klux Klan, les kamikazes, les kiwis trop mûrs,
le lait, le prénom Laurent, les loyers très chers,
les malentendus, les manques, la moutarde forte,
le nazisme, le " non, sans plus ", les mauvaises nouvelles,
l'opéra, les opportunistes, les ouvre-boîtes,
les parasites, le patchouli, les pépins du raisin,
les questionnaires, l'existence du quart-monde,
la redevance TV, les régimes pour maigrir, les rumeurs,
les sardines, la saleté, le snobisme, ne pas avoir un sou,
le tabac, le tourisme de masse, la toux, la nourriture transgénique,
l'usure, les établissements de U.V., l'ultimatum,
le verglas, la viande saignante, les insectes volants,
les montres waterproof, les wagons à bestiaux,
l'odeur du xylène, la xénophobie,
le yoga "à la mode", la guerre de Yougoslavie, les yankees,
le zapping, les manteaux de zibeline, la zizanie.
Souvenirs d'écriture.
À l'école, je faisais mes compositions importantes à la machine à écrire.
C'était une machine ancienne, suisse, sortie de je ne sais où. Quand on s'asseyait devant, il fallait d'abord vérifier le ruban car elle avait une forte tendance à se coincer et cela donnait des pages marquées par les touches mais sans encre, comme une espèce de gravure sur papier.
Une fois ce premier pas accompli, on commençait à pousser sur les touches avec grand soin pour ne pas se tromper et pour ne pas aller trop vite, car des fois les touches se mélangeaient entre elles et ça faisait un drôle d'effet visuel, comme les fils mêlés d'un animal bizarre, mais donnait un résultat nul.
Sinon le bruit des touches accompagnait le texte et s'arrêtait seulement quand on se trompait sur un mot et qu'il fallait utiliser le typex, et après retrouver la place exacte pour mettre la lettre correcte, et pas sur celle d'à côté, catastrophe qui obligeait à répéter l'opération.
Le ruban avait deux couleurs, noire et rouge, qu'on pouvait choisir en mettant en oeuvre un certain mécanisme.
C'était joli, le texte final, après trois, quatre, cinq ou sept essais, avec les deux couleurs de l'encre et le papier qui devenait un peu une gravure tellement les touches y avaient laissé leur marque.
La Chine.
Vivian avait arrêté la voiture juste avant la Baie du Cap Jaune,
où elle était descendue regarder la belle vue et laisser courir
son petit pékinois Chou-chou.
Des dragons sur les murs et les plafonds.
Exilée depuis près de cinq ans, plus loin encore que la beauté
de la mer. Que ferait-elle pour ne pas attenter à sa liberté,
nouvelle héritière d'Hermione?
Tout ce temps-là elle avait vécu dans l'espoir, mais maintenant
elle n'attendait rien de cet exil.
Des dragons avec des têtes qui bougent d'un côté à
l'autre, qui ont de longues pattes et des écailles de velours, qui regardent
avec leurs grands yeux semi-étonnés, semi-furieux.
Mais à cette époque-là, elle était heureuse. La
Chine était loin, plus loin que tout ce qu'elle connaissait quand son
premier mari lui avait dit un soir d'été qu'ils partiraient vivre
dans ce pays. Elle avait accepté tout de suite, sans y réfléchir
car elle avait toujours rêvé d'un tel voyage. Cela pour deux ou
trois ans, le temps de mettre en route les affaires de l'entreprise de son mari.
Des dragons de toutes les couleurs, rouges, vertes, jaunes, roses, orange, mystérieux
et souriants.
Elle avait une grande curiosité pour tout ce qui l'entourait: les gens
qui faisaient des rues une fourmilière gigantesque, les nouvelles odeurs,
les maisons moches et toutes égales. Mais elle n'avait pas pensé
aux différences. Ils étaient des étrangers, deux peaux
blanches au milieu de mille peaux jaunes. Elle ne parlait pas leur langue. Oui,
elle suivrait un cours rapide pour essayer d'avoir au moins les rudiments du
chinois mandarin, mais tous ne le parlaient pas dans cette région du
sud-est!
Des dragons sur les murs et les plafonds des temples, des dragons dans les fêtes
du Nouvel An, des dragons partout.
Une fois perdue la première joie de vivre l'expérience chinoise,
elle n'était plus heureuse. Son mari s'était très bien
adapté, même trop bien, car après quatre années passées
là-bas, il était parti avec une collègue chinoise de son
entreprise. Il avait changé de façon de vivre, de coutumes. Et
sa nouvelle femme parlait anglais, en plus, elle avait déjà été
mariée avec un diplomate nord-américain.
Des dragons qui pleurent, leur danse est moins gaie, plus lente, mais elle ne
doit pas s'arrêter, même si la nouvelle année ne va pas être
très bonne.
Vivian avait beaucoup pleuré et avait décidé de retourner
en Angleterre. Qu'avait-elle à faire de plus là-bas! Mais avant
de partir elle avait décidé de voyager un peu dans ce pays qu'elle
habitait depuis cinq ans et qu'elle ne connaissait pas trop encore. Elle irait
visiter les montagnes sacrées de Hunag-Zing où les anciennes légendes
disaient qu'on pouvait encore trouver des dragons. Elle irait les voir, les
consulter.
Des dragons qui mangent des fruits et des légumes et qui sont des porte-bonheur.
Elle commença son voyage, triste, avec des envies de vengeance, mais
peu á peu le paysage qui l'entourait atténuait ses pensées.
Elle avait emmené son petit pékinois Chou-Chou et avait arrêté
la voiture en face du Cap Jaune et regardait la mer en face.
Et soudain des dragons dans le ciel! Ils étaient là! Il y en avait
combien? Deux ou trois? Non! Quatre? Sept?, non douze! Douze dragons qui dansaient
dans le ciel devant ses yeux. Ils étaient verts, rouges, orange, roses,
jaunes, et leurs yeux furieux et étonnés souriaient. Ils avaient
de longues pattes et des écailles de velours et ils étaient heureux
et dégageaient leur bonheur partout.
Vivian s'est levée, les dragons sont partis il y a déjà
longtemps mais elle est résolue. C'est fini, mon exil, je ne serais plus
la nouvelle Hermione. Je vais partir.
Et elle est partie. Elle est rentrée en Angleterre. Maintenant elle écrit
sur la Chine et les dragons. Son nouveau mari est chinois, elle l'a connu à
l'Association pour la Sauvegarde de la Vraie Cuisine Chinoise de Pékin
á Londres. Elle parle chinois mandarin et l'écrit aussi. Elle
suit tous les cours de l'Association, ceux de langue écrite et ceux de
l'ancienne peinture chinoise et de dessin des dragons.
Enfin, Vivian est heureuse. Il y des dragons partout dans sa vie. Elle ne veut plus s'en séparer car ils lui ont apporté le bonheur.
Le Nouvel An.
Au sortir du mois de janvier
on arrive début février.
Nouvel An appelle les gens
aller dans la rue, trouver le bonheur,
la fête, la joie, l'espoir, les danses
et aussi les dragons de mille couleurs.
Des dragons aux longues pattes et aux écailles de velours
qui regardent avec leurs yeux furieux
et aussi souriants et qui font peur.
Dragons de peur, dragons de bonheur,
rouges, verts, jaunes, roses et orange,
et aussi mystérieux et souriants.
Dragons mangeurs de choux et de fleurs,
qui se mêlent aux gens avec chaleur
après avoir laissé les murs humides et les plafonds profonds
de leurs temples luxueux.
Ils disparaissent, finissent leurs danses,
ils nous souhaitent les meilleurs voeux.
Ils nous laissent jusqu'à l'an prochain
la musique, les bruits et l'odeur des feux.
Les petits plaisirs.
Il a cherché chez tous les bouquinistes du côté de la Seine. Il a demandé dans toutes les librairies d'occasion du Quartier Latin. On lui avait dit qu'à Paris on trouvait sans trop d'effort ces éditions épuisées, ces livres anciens maintenant, des années 50 et 60, sur les villes de France.
Il s'agit de petits bouquins avec des photos en couleurs vieillies par le temps, qui expliquent tout ce qu'on ne doit pas rater si l'on visite Amiens, Tours ou Biarritz. Il veut le numéro 32, celui qui parle de Boulogne sur Mer.
Il est un peu déçu mais il ne faut pas défaillir, il doit continuer.
Quelqu'un lui a dit que peut être aux Puces de St Ouen Là-bas, il y a une grande librairie qui vend des bouquins d'occasion et qui achète aussi aux particuliers. Alors il a pris le métro tout de suite pour s'y rendre. Il n'est pas encore quatre heures et demie et s'il se dépêche il arrivera à temps.
À St Ouen, il a fallu demander la rue de la librairie et après des tours et des détours, il la trouve. Heureusement elle est encore ouverte.
Il entre et commence à chercher lui-même avant de demander, car c'est beaucoup mieux si c'est toi-même qui le trouves. Il a eu de la chance. Ils sont là, dans le rayon voyages. Il se précipite sur les bouquins, et avec un peu d'anxiété il cherche le numéro 32.
Il est là, quelle chance!!! "La ville de Boulogne sur Mer et tous ses alentours, avec une carte mise à jour de la région".
Il le prend, le paie et sort avec le bouquin dans la poche, un sourire aux yeux et une sensation de triomphe intérieur.
Il vient de finir la collection "Villes de France" dans les éditions "L'Étoile" des années 60.
Proverbes
Le mieux est le demi du bien.
Un seul petit pois peut gâter tout le plat.
Portraits.
Melita à tout âge
Melita est si petite qu'elle ne peut pas encore apprécier, devant le miroir, son éclat de petit bijou en matière brute que le ciseau de la vie travaillera, le rendant plein d'usures.
Quand elle se regarde dans le miroir elle retrouve les yeux de son père et les boucles de sa mère, mais elle ne retrouve plus la joie enfantine d'auparavant car la vie, ce n'est plus le jeu qu'on lui avait promis.
Maintenant, elle trouve dans le miroir son confident adoré. Elle peut
tout lui raconter, sauf qu'il lui répond toujours avec ce même
regard triste et sage qui en a trop vu et qui voudrait enfin se reposer.
Madame
Madame était moins mince encore qu'elle ne le voulait, plus riche qu'elle l'avouait, plus bourgeoise qu'elle le semblait, moins radine que d'autres dames du XVIe, mais beaucoup plus que celles de banlieue; moins égoïste que son mari, mais plus que ses parents; moins parfaite qu'elle le croyait et tellement sympathique qu'on avait du mal à trouver la pointe d'humour dans ses mots d'esprit et qu'au contraire, on rigolait parfois des propos qu'il fallait prendre au sérieux.
Simon
Il est plus soigné qu'élégant, plus dandy que gentleman, grand, bien coiffé, petite moustache, chaussures impeccables. Il est plus menteur qu'hypocrite, plus tricheur que voleur, plus indifférent aux peines des autres qu'injuste, plus radin que riche, plus taquin que rigolo, plus coquin que dragueur, plus médiocre que parfait, plus roi de son petit royaume parisien que roi du monde, plus malin que savant. Enfin, plus on le connaît moins on l'aime, parfois jusqu'à la peur et même jusqu'à la haine.
Robin
Quand Robin se regardait dans le miroir, il y voyait le héros anglais
avec son chapeau et sa barbiche, mais quand il sortait dehors, personne ne s'en
rendait compte jusqu'au jour où au travail quelqu'un lui avait dit: "Jean-Louis,
tu fais très Robin des Bois".
Depuis ce jour-là, il s'était rendu compte qu'il y avait du vrai
dans son miroir et il a essayé de trouver une solution pour réunir
ces deux "je".
Cela lui est arrivé un jour d'hiver où il se promenait dans
la rue et en traversant, il a croisé Milady, et elle lui a souri. Il
a dit "Madame" et elle "Robin" et ils sont partis ensemble
en Angleterre pour trouver leur place dans la vie.
Lors de leur promenade au bois de Sherwood, ils avaient emmené un miroir
pour se convaincre devant lui de ce que les autres ne voyaient pas. Ils ont
trouvé un bel endroit, ils s'y sont arrêtés, ont sorti le
miroir, se sont regardés ensemble et sont partis pour toujours vers leur
époque heureuse.
Le lendemain, au bois, un berger a trouvé les deux corps comme endormis
l'un à côté de l'autre, et un miroir brisé en mille
petits morceaux, mais ni sang ni violence.
Personne ne saura jamais leur histoire.
Ponge et le nouveau dictionnaire.
Chinoiserie
On regarde le beau bibelot chinois que M. Duval a dans sa vitrine Chippendale
et il nous apprend qu'il l'a trouvé en chinant du côté du
marché, rue de Chine.
M. Duval a aussi d'autres porcelaines qu'il garde précieusement dans
son château fin XVIIIe. Ce sont des jouets pour les grandes personnes
qui font rêver des pays lointains, exotiques et inconnus. C'est pour cela
que le bibelot chinois n'est pas tout à fait chinois; il représente
l'idée que M Duval a de la Chine, mais pas la vraie, qui serait "du
chinois" pour Monsieur et peut être même dégoûtante.
Ses amis chineurs lui disent d'arrêter ses achats lors des ventes aux
enchères et parfois le chinent comme des chinetoques.