Sens et raison
Qui?
Je, être humain
Moi même
Au milieu
Vie contre
Pour
Simplement
'Q
ui?', avait-il dit. 'Qui pourrait permettre une chose pareille?', la face empourprée.
La vision de l'injustice, cette image cruelle avait eu pour effet d'émouvoir
son 'Je'. Un être humain pourrait difficilement supporter une telle manifestation
de la malice des bêtes humaines.
Il avait raconté à ses amis, une fois et une autre fois encore, le séisme dans son "moi même" provoqué par la contemplation du pauvre chien, pendu par le cou au milieu de la place du village. Cet alsacien, le cou cassé, était comme un fruit mûr dans son arbre.
Cet épisode lui avait fait se souvenir de sa mère, qui, à la fin de sa longue vie, lui répétait sans cesse 'Il n'y a plus d'humanité', fatiguée de lutter contre l'adversité et courbée par le poids de sa propre existence.
Peiné de savoir que sa mère avait raison, il décida de détacher le chien, pour l'enterrer après, comme seule médecine pour soigner ses blessures.
Punir le coupable était, simplement, une question de temps.
Le fauteuil de ma grand-mère.
Le fauteuil de ma grand-mère était comme une plante anthropophage
qui menaçait de t'avaler. Quand j'allais voir la mère de ma mère,
les lundis et les mercredis après l'école, les genoux écorchés,
j'avais toujours la sensation que ce fauteuil incarnat m'attendait avec impatience,
dans la quiétude et l'obscurité d'un des coins de la maison.
Ce coin-de-feu avait une odeur poudrée, de rose fanée, de salle sans ventilation, de temps passé. Une odeur de fragrance ancienne, de légèreté perdue, enfin, de vie d'une autre époque. Le même parfum flottait partout. C'était la trace de ma grand-mère.
Ma grand-mère, elle, une femme robuste de fort tempérament, me donnait du pain tiède au chocolat, en disant: "Repose-toi ici tandis que tu manges du chocolat ou tu auras mal à l'estomac...". Et elle me poussait vers le maudit fauteuil, dans le dernier recoin du triste salon.
À cet instant-là, ce fauteuil rouge, moelleux, à la toile de velours effilée, ce meuble décrépi, paraissait revivre et se préparer à m'engloutir. Il commençait à s'agiter, à trépider, tandis que le bois des pieds craquait sous mon poids. Il se pliait sur lui même, et sur moi, à l'intérieur.
Moi, je dévorais le goûter le plus vite possible, en regardant autour de moi, sans faire de mouvements ou de bruit. De petites miettes tombaient sur mes jambes et, après, dans sa bouche, par la mystérieuse frontière entre le dossier et le siège. Je pensais que cette limite s'ouvrirait, un jour ou autre, et m'engloutirait sans demander la permission.
Lorsque j'avais fini de manger, je sortais rapidement, sans hésitation, de la chambre, heureuse de survivre à la bête cachée dans la chaise. Le soulagement durait à peine un instant, et je ressentais aussitôt l'affolement de la rencontre.
DES IMAGES NOIR SUR BLANC
Quelle furie
Des signes vides
Visiblement contretemps
Le vertige des mots
Des racines de tes syllabes
Ta bouche évoque des légendes
Altérées aux moussons,
Avec des palabres insoupçonnées
Sauvées par les talismans des lettres
Quand la nuit s'affole
Le poème de l'avenir
Est tracé à l'encre rouge
On voit
Les ténèbres du torrent
Sur les lignes de ta main.
Métaphores des lettres
Toujours entassées d'ombres
Les mots carillonnants de ta main,
La sensualité de tes poèmes.
Je déchire le papier,
Je préfère les mots simples.
LA BOULE DE NEIGE.
Jour.
Silence.
Silence fermé.
Rue vraiment tranquille.
La maison est calme.
Le jour est presque né.
Le soleil entre par la fenêtre.
La lumière illumine directement mon visage reposé.
Air qui s'aventure dans l'atmosphère sèche et quiète.
Les rideaux jouent, nerveux, et s'étirent et balancent, inquiets.
Sous mon poids, le lit en bois se plaint, pitoyable.
Je vois la poussière voler dans la chambre sans logique apparente.
Peu à peu les petits bruits des voisins annoncent la nouvelle journée.
J'ouvre les yeux avec difficulté, et sans avoir une vraie envie de le
faire.
Je bouge les bras et les jambes, et avec les mains, je me touche.
Je me touche le visage dans un geste automatique, tandis qu'un rossignol proche
chante, euphorique.
Les vêtements du lit ont laissé des traces sur ma peau, comme des
marques de rivière.
Assise, toute la chambre devient changeante, la luminosité me coupe la
vue, la réalité est vaguement irréelle.
La sensation de sortir de l'obscurité, de renaître, est plus forte
que toute l'activité bouillonnante des alentours.
Le sol est froid; je ressens clairement, un par un, les os de mes pieds, qui
s'y posent doucement.
Quand je me lève, les contours des choses gagnent en texture, elles deviennent
palpables et je fais quelques pas vacillants.
La porte rouge de la salle de bains paraît très lointaine, au fond
du couloir plein de reflets de couleurs diverses.
Tous mes organes s'ajustent avec des petites oscillations et, finalement, trouvent
l'état d'équilibre, s'adaptant à l'ambiance remplie des
sensations impossibles de digérer.
Il n'y a pas de silence, toute la vie est récupérée et
l'habitude triomphe des ombres de la nuit qui escamotent notre lucidité.
Devant le miroir, l'eau courant sur mon visage, toute nue et seule, je souris
et remercie d'être une fois de plus, vivante, après tout.
LA COUPOLE DORÉE
Elle ne voulait pas se jeter dans l'effroi. Les yeux bleus pâles de son
père, le sang de sa mère, son allure était, sans doute,
due à sa propre étrangeté d'être humain.
Souvent, Marie-Paule disait: "Dans cette chambre, je me sens petite".
Sa vie n'était pas tout le visible. Combien de fois elle avait dit: "Je
ne sais pas quoi répondre à cela". Elle voulait toujours
les clés de la synagogue pour y aller dépenser les heures comme
une personne privée d'adresse. "Le temps n'existe pas", elle
disait, "Vous ne croyez pas donc en ça?".
On se promenait dans Paris tous les après-midi, du rond-point des Champs-Élysées,
proche de chez elle, à n'importe où. Elle répétait
sans trêve des litanies mystérieuses - "On est nu jusqu'au
coeur" ; "Il y a un remuement confus du coeur au seuil de la beauté
du monde" - . Il n'y avait pas de choses simples, élémentaires,
dans la vie de Marie-Paule.
Elle ne voulait pas se jeter dans l'effroi, même si elle participait d'une
nature à le faire. Toujours dans son rôle, elle ne consentait à
se fier à personne d'une façon inconsciente. Son caractère
pouvait être, pour les inconnus, accablant, oppressant, suffocant. Un
peu philosophe, un peu puérile, elle basculait entre des périodes
d'extraordinaire lucidité et des périodes d'obscurité mentale,
dans lesquelles elle ne voulait que fuir...
Marie-Paule. Trente-quatre ans. Elle avait perdu la plupart des amis de sa jeunesse. Les moments maussades, elle souhaitait qu'un cycle de rencontres puisse recommencer avec les personnes retrouvées du passé. Elle cherchait les pièces de sa vie, de son casse-tête, comme une façon d'ouvrir les yeux.
Il était une fois une clarté composée de cent mille voitures de toute la ville, un instant éclaté qui surplombait le tout Paris, comme si toute la ville était une lampe merveilleuse. Elle m'a parlé de son enfance, des premières années de sa vie sur une butte de terre rouge pleine de nomades. Son père avait un atelier de couture dans lequel elle avait commencé à connaître la nature humaine et à tisser ses propres rêves. Le sol de l'atelier, en bois, craquait à chaque pas. A l'atelier Marie-Paule écoutait des confessions intimes d'hommes, les affaires au lit, "Madame, vous avez perdu votre taille", des poupées prétentieuses, des mercenaires du pouvoir, des personnages insignifiants en plein témoignage de leur débilité. Il y avait un libraire qui lui avait déplu immédiatement. Il essayait toujours de goûter sa peau comme on goûte le soir, et d'ouvrir sa bouche avec sa langue.
A cette époque-là, son esprit était déjà arrivé à percevoir le caché des choses. Elle pensait que ça serait possible d'être couturière de la pluie, de la haine et du dépit, couturière du bruit, de la respiration, des illusions, des formes inconnues.
En novembre 1980, son père était mort dans la salle vide d'un hôpital. Dans son livre posthume, le journal de sa vie, il racontait l'histoire de son frère mort. "Même si toi, tu ne le vois pas, Marie, les choses ont une raison d'être...", c'était le début d'un livre qu'elle savait presque par coeur, virgule après virgule, nuance après nuance, à force de le relire une et mille fois. Quand elle a touché le livre pour la première fois, elle a glissé la main par la couverture en peau noire sans oser l'ouvrir. Elle sentait les veines encore sèches, mais après quelques mots, complètement distraite, elle s'est piquée le doigt avec l'aiguille. La chemise blanche sur ses genoux paraissait un champ de coquelicots.
L'histoire de son frère Emmanuel était devenue, dans sa tête, une légende pleine de significations secrètes, inexpliquées, comme une sorte de jeu qu'elle devrait résoudre pour trouver les réponses à ses questions. Comme elle n'a pu revenir à son visage non plus, le mélange entre ses souvenirs et l'histoire écrite est devenu un tout continu et réel, sans fractures, une réalité tangible et vraie.
Emmanuel était son premier amour. La première et la dernière personne du jour, son copain de jeux, lui, son frère, sa lumière, son écu, sa lance, son air. "Pauline", il disait, "regarde la nature, les fleurs et les animaux qui changent à chaque pas, qui muent chaque jour, le ciel bleu et noir, regarde-toi, tout fait partie d'un cycle mystérieux et universel, d'un jeu irrationnel et chaotique de règles fixes avec un fin rationnelle. Nous sommes, les personnes, grandes et petites en même temps, grandes aux yeux des amis, petites aux yeux de l'universel. Tout est relatif, souviens-toi".
"Pourquoi dis-tu que je ne peux pas être heureuse, Emmanuel?". "Pauline, tu veux toujours connaître les motifs des choses mais la plupart du temps il n'y a pas de motifs. Si tu continues comme ça, tu vas laisser les morceaux de ta vie déchirés dans l'embrouillement des obstacles", disait-il quand elle essayait de tout comprendre.
Emmanuel est mort à 17 ans, quand il était pratiquement un homme.
Marie-Paule avait seulement 12 ans. Le jour de l'inhumation, son corps s'est
écroulé comme un château de sable.
Depuis ce moment-là, elle avait toujours la sensation du provisoire et
de vivre dans une réalité beaucoup plus obscure. Le silence était
le vrai roi de la maison, son père passait beaucoup plus de temps que
jamais dans son atelier, et elle avait commencé à édifier
une histoire fictive de sa vie, son temps libre, avec tout type de bruits et
de visages rencontrés sur la route. Le patrimoine de l'enfance s'était
pétrifié et maintenant il devenait, de temps en temps, plus lointain.
La première fois que je l'ai vue elle était assise sur un banc du Musée du Louvre, abstraite de toute réalité différente à celle de la peinture qu'elle dévorait avec les yeux fixes et ronds, comme deux petites boules en verre. La peinture en question était un tableau insignifiant, à peine un mètre par soixante-dix centimètres. Une charrette lourde avec d'énormes roues était poussée par deux hommes et tirée par un boeuf. Le mouvement vacillant et impuissant de la charrette s'opposait au bruit, à la poussière et aux oscillations nerveuses et étourdies d'un troupeau de brebis conduit par son berger et un chien. Toute la scène était surveillée par un ciel nuageux au bord de la tempête, la suite divine à ce qu'il était en train de progresser sur le plan terraqué.
Son air songeur en même temps qu'agité m'ont fait regarder ses yeux qui, à ce moment-là, devenaient un miroir qui reflétait les tâches bleues, vertes et jaunes de la toile, changeant à chaque seconde. Mon intromission dans son état d'irréalité, comme si une créature inconnue avait pénétré dans un jardin secret, l'a fait s'éveiller de son abandon. Dès qu'elle a quitté la salle, avant que j'aie pu m'approcher d'elle, les peintures ont perdu leur lumière.
Peu de temps après, je l'ai retrouvée mais, en cette occasion, j'avais comme commission de reprendre un manteau que ma soeur avait laissé dans un petit atelier de couture proche des Champs-Élysées afin qu'ils le retouche. L'atelier avait une porte en bois vert avec une vitre. La vitrine encadrée aussi en bois vert permettait les regards curieux à l'intérieur, discrètement escamotés par un vaporeux brise-bise blanc, comme les anciens cafés de la ville. Dessus, on pouvait lire une affiche en lettres argentées: LA COUPOLE DORÉE.
A partir du Parti pris des choses (Francis Ponge)
Les cailloux
Comme des pépites d'eau, cachées sous une couche de sable, les
pieds et les roues font affleurer, de la surface labourée, les pistes
des piétons, les traces des vagabonds. Les mots de la voie racontent
des histoires goutte à goutte, les lignes des messages secrètement
envoyés, décrites par les grains du chemin. Ce sont les points
et virgules des destins trouvés ou souhaités. Ces petites pierres
sont les cailloux du sentier choisi.